La rédaction de cet article fut un peu plus longue
car j’ai voulu me donner le temps de réfléchir et d’effectuer des recherches
approfondies. En effet, il porte sur le lien entre l’Economie et le Politique, la
relation qu’ils devraient avoir et le besoin de nouveaux éclairages.
Vous remarquerez que l’équilibre budgétaire n’en fait pas partie. Et pour cause : il s’agit simplement d’un élément intermédiaire. De nombreux travaux portaient sur le plein emploi, ce qui me laisse penser que le chômage était l’ennemi public numéro un. C’était il y a une quinzaine d’années environ.
Ces critiques sont également valables pour l’Union Européenne dont j’ai souvent commenté les lacunes.
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Les indicateurs économiques sont au rouge.
Toutefois,
est-ce que ce sont les bons indicateurs ?
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L’Etat marchand au service de l’économie
N’avez-vous jamais entendu ou dit que l’Etat n’est
pas rentable ou que la sécurité sociale et le système de retraite étaient
improductifs ? De même, il est courant d’entendre que l’Etat devrait être
géré par des anciens chefs d’entreprises pour le transformer en entreprise.
Peut-être entendons-nous cela davantage en temps de
crise.
Cette logique de la recherche du profit (à tout
prix) devrait notamment entraîner une réduction des dépenses publiques car
selon les critères d’hyper-rentabilité et d’une marchandisation généralisée,
l’Etat est improductif.
Je dirais que tout dépend de ce qu’on mesure et de
ce qu’on veut bien mesurer. La richesse créée par l’Etat ne se mesure pas de la
même manière que dans le privé : la comparaison est nécessairement biaisée.
Cela dit, serait-ce une bonne chose que les
activités du monde entier soient destinées à la marchandisation et la recherche
du profit ? Serait-ce agréable à vivre si le politique était au service du
monde économique ?
Probablement pas. Une telle logique remettrait en
cause la démocratie même.
L’objectif des politiques et des gouvernements est
d’augmenter le bien-être de chacun et servir l’intérêt public. Le monde
économique en est une partie intégrante mais certainement pas la totalité.
On peut alors se poser la question de la légitimité
des décisions de nos gouvernants aux niveaux national et européen : la
tournure que prend l’accord pour l’emploi, les millions de chômeurs, le
désespoir des jeunes, le cas de nos amis espagnols, grecs, portugais, italiens,
irlandais ou chypriote,…
La recherche de la rentabilité économique ne
devrait pas être l’objectif ultime des Etats. La satisfaction des besoins
sociaux va au-delà d’un simple aspect comptable.
Un problème de tableau de bord
Lors de mes études en économie, je me souviens
avoir abordé en cours le carré magique de Kaldor. Il s’agissait d’un moyen
graphique de suivre le résultat des politiques économiques à travers quatre
objectifs :
- La croissance (du PIB),
- Le plein emploi,
- Des prix stables (inflation),
- L’équilibre extérieur (solde courant).
Vous trouverez ci-dessous une représentation du
carré de Kaldor pour l’année 2012 en France.
Vous remarquerez que l’équilibre budgétaire n’en fait pas partie. Et pour cause : il s’agit simplement d’un élément intermédiaire. De nombreux travaux portaient sur le plein emploi, ce qui me laisse penser que le chômage était l’ennemi public numéro un. C’était il y a une quinzaine d’années environ.
Depuis l’ennemi public numéro un a changé de
visage. Ce fut la lutte contre l’inflation, puis la recherche de la croissance
et cela devient le déficit budgétaire aujourd’hui.
De manière concrète, que provoque la focalisation
de nos politiques sur ces derniers objectifs ?
Une baisse du
pouvoir d’achat, un transfert des charges des entreprises vers les
particuliers, un amaigrissement de l’assurance chômage, une protection sociale
affaiblie, des salariés moins protégés, un chômage élevé, des jeunes sans
emploi, des emplois précaires, l’insécurité économique…Quelque chose cloche
dans le tableau de bord des dirigeants.
Les inégalités et l’origine de nos indicateurs
La raison de cet égarement provient sans doute d’un
aveuglement idéologique mais l’origine de ces indicateurs est précieuse pour
mieux comprendre la situation. En effet, ces indicateurs ont vu le jour dans la
période d’après-guerre. Les inégalités étaient faibles et l’utilisation de
moyennes mathématiques était justifiée : tout le monde pouvait se
reconnaître dans l’individu moyen.
Les choses ont changées depuis, mais pas les
indicateurs.
Comme l’indique Jean-Paul Fitoussi dans son livre
« le théorème du lampadaire » :
« Dans les pays de l’OCDE, au cours du dernier quart de siècle, l’augmentation du revenu de 80% de la population a été plus faible que le taux de croissance global de l’économie (qui est, bien entendu une moyenne), et d’autant plus faible que le décile considéré était bas
[…]
Le top 1% a accaparé, sur la période 1976-2007, 58% de la croissance générale des revenus, et, sur la période 2002-2007, 65%. Ce pourcentage monte même à 93% pour les années d’immédiat après crise (2009-2010).
[…]
En France, les flux annuels hérités, après avoir atteint un point bas de 4% du PIB en 1945 puis s’être stabilisés autour de 7% jusqu’en 1980, s’élèvent aujourd’hui à 16% du PIB.»
Pour information, depuis 1949 jusqu’à aujourd’hui,
la croissance française a été en moyenne de 3,3%. Même si depuis les années
2000, la croissance annuelle moyenne est inférieure à 1,5%, cela montre tout de
même que la France n’est pas appauvrie en réalité. Nous avons donc bien un
problème de tableau de bord pour comprendre la société. En d’autres
termes, les gouvernants ont une mauvaise
grille de lecture.
Ces indicateurs purement financiers devraient incorporer
de nouvelles mathématiques (utilisation de médianes notamment qui tiennent mieux
compte des inégalités) et d’indicateurs plus pertinents sur la situation
socio-économique. Sans ces changements,
les politiques économiques, et la politique en générale, s’éloigneront de plus
en plus des besoins de notre société.
A quoi bon une croissance de la richesse si seule
une minorité en profite ? Jean-Paul Fitoussi parle de « dépréciation
du futur » pour qualifier la croissance plus rapide des richesses
accumulées que celle provenant de l’activité économique.
Quand le gouvernement parle de libérer la
croissance économique, on en vient à se demander de quelle croissance il
s’agit !
A l’heure de la compétitivité, nous sommes en train
de sacrifier l’innovation et la compétitivité au nom d’une stratégie d’héritage
et de rentiers. Pire, la seule véritable croissance est celle du risque,
surtout pour les moins aisés (insécurité économique).
Le changement (du tableau de bord) c’est maintenant !
Au-delà d’un certain seuil, les inégalités
représentent un véritable danger pour la démocratie. L’argent et le pouvoir ont
tendance à aller de pair –vous pouvez en lire davantage dans mon article sur le pouvoir– et entraînent un besoin d’en avoir toujours plus…au détriment des
autres car les ressources sont limitées.
Or, un contexte d’exclusion, de destruction de
capital social et de frustration est extrêmement négatif sur le long terme et
peut provoquer des tumultes. Nous avons plusieurs cas d’école dans le monde et
dans l’Histoire.
Le bonheur pour tous, qu’on peut estimer être un
objectif majeur, provient entre autres d’être maître de sa vie et de son
destin. Ce qui est loin d’être le cas pour nombre d’entre nous.
Au nom du bien-être, et même de notre économie en
général, il convient donc de changer de tableaux de bord. Je ne suis pas pour des chiffres à foison, des chiffres pour ne rien dire ou des chiffres pour dire ce qu’on veut. Toutefois, compte tenu de nos progrès en économie, il serait
judicieux de mettre en place un tableau de bord au goût du jour pour faciliter
la prise de décision.
Les pistes sont nombreuses mais commencent d’abord par la prise en compte des inégalités
et de la répartition. Ces notions ne sont pas que financières car elles peuvent
se traduire par de la précarité, de l’insécurité, de l’exclusion,…Ainsi, les
indicateurs ne devraient pas qu’être financiers mais aussi qualitatifs.
La soutenabilité est également un enjeu primordial.
Je reviendrais plus en détail sur ces indicateurs
dans un prochain article mais sachez que les travaux de la commission Stiglitz
sont une véritable mine d’informations en la matière.
Ces critiques sont également valables pour l’Union Européenne dont j’ai souvent commenté les lacunes.
En résumé, l’Economie et ses indicateurs ne
devraient pas être une finalité mais bien un outil de décision politique au
service des peuples.
Les dirigeants, les gouvernements, les instances
européennes et autres institutions de pouvoir ont les yeux rivés sur des
indicateurs économiques d’un autre temps. Il ne faut pas tout jeter mais
compléter ou remplacer certains éléments.
En mettant de coté l’idéologie, il y a donc un
sérieux problème de thermomètre dont les conséquences sont abominables et
visibles à l’œil nu. Les économistes eux-mêmes reconnaissent avoir du mal à
comprendre ce qu’il se passe et quoi faire : preuve en est qu’il nous manque des
éclairages !
Avec des outils économiques lacunaires, les
politiques n’agissent que sur ce qu’ils voient : c'est-à-dire la
croissance, l’inflation, la dette publique,…
Un changement de tableau de bord et de politique
devient urgent. Je dirais même que c’est une étape primordiale pour un changement de politique économique...et nous sortir de ces crises.
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