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mercredi 23 avril 2014

Les casseurs du SMIC

Le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) garantit un plancher de rémunération pour les salariés les plus modestes. D’une certaine façon, cela permet de partager les fruits de la croissance et des gains de compétitivité en favorisant la progression des pouvoirs d’achat.

Pourtant, au cœur d’une crise qui s’éternise, des voix s’élèvent parmi les "experts" pour demander la mise en quarantaine du SMIC : suppression du SMIC pour certains, création d’un SMIC intermédiaire (SMIC jeune, SMIC premier emploi ou SMIC chômeur de longue durée) pour d’autres.




Inception

Cette petite histoire pourrait bien commencer par les propos de Pascal Lamy mais non.

La remise en cause des protections sociales (sécurité sociale, protection au travail,…) est un fait avéré depuis une trentaine d’années. Ce n’est pas la première fois que le SMIC est attaqué. On peut ainsi noter, en 1994, le CIP (Contrat d’Insertion Professionnelle) et, en 2006, le CPE (Contrat de Première Embauche), deux mesures jamais appliquées.

La crise des Subprimes et des failles de l’Euro n’ont été qu’un accélérateur. Les casseurs de la protection sociale se sont engouffrés dans la brèche, en étouffant les causes même de la crise : la dérégulation d’une finance (sans limites), la hausse des inégalités compensée par la consommation à crédit, et, enfin, une zone euro hétérogène, non optimale et régie par des règles absurdes.

Plutôt que de tenter de soigner le malade, les médecins tentent d’en faire disparaître les symptômes…quitte à tuer le patient. Cette maladie arrange certains intérêts à bien des égards car un patient faible accepte toutes les préconisations : gel des salaires, coupe dans les prestations sociales, affaiblissement de l’État, destruction de la législation du travail, cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises,…


C’est dans cette sombre partie d’échecs, que Pascal Lamy passa à l’attaque…un 2 avril 2014 sur LCP :
« […] à ce niveau de chômage il faut aller vers davantage de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au SMIC. »
Le même Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), qui fut un des initiateurs de la déréglementation complète du marché des capitaux en Europe (avec son ami Delors en 1990). Cette belle dérégulation qui alimente le feu d’une crise qui n’en finit pas…


L’idée est immédiatement relayée par trois économistes très médiatisés, le 3 avril 2014, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen dans un livre intitulé "Changer de Modèle" aux éditions Odile Jacob. Leur remise en cause du SMIC tient, en tout et pour tout, sur 4 misérables pages (sur 180) mais la réaction est immédiate : le SMIC brûle sur toutes les lèvres et dans tous les médias !
Au passage, ces trois économistes avaient rendez-vous à un déjeuner avec le président Hollande le 15 avril…Rien que ça !

Il fallait marquer le coup : ce fut, le 15 avril. Pierre Gattaz, président du MEDEF, patrons des grands patrons, se déclare favorable à la création d’un SMIC intermédiaire pour les jeunes en difficultés.

"Inception" réussie (pour ceux et celles qui n’ont pas vu le film : l’implantation d’une idée dans le subconscient).



Une solution pour un mauvais constat

Il faudrait agir car, pour reprendre les termes de Pierre Gattaz, nous serions « au bord du précipice », celui d’un chômage élevé. Pour le trio d’économiste, Aghion-Cette-E.Cohen, le SMIC est un « obstacle ».

En apparence bonne, cette solution s’applique à un mauvais constat : le taux élevé de chômage serait structurel tandis que les marchés seraient efficients.
1/ Le taux de chômage était en dessous de la barre des 8% avant la crise de 2008 alors qu’aujourd’hui il frôle les 11%. Ce taux de chômage anormalement élevé n’est donc pas structurel mais conjoncturel : il est la conséquence d’une crise politique et financière.
Si les « experts » évoquent le départ des jeunes vers d’autres contrées, ils se battent pour baisser le SMIC et précariser les termes des premiers contrats de travail. On tombe vraiment dans le ridicule idéologique…

2/ N’importe qui de raisonnable (ou compétent?) admettra que les marchés ne sont pas efficients. On peut créer de splendides modèles théoriques mais cela ne reste que des modèles.
Il en est de même pour le marché du travail : les forces en présence ne sont pas égales et les plus précaires sont contraints d’accepter les conditions. En d’autre terme, le SMIC et la législation du travail représentent les seuils de négociation que notre société a jugé bon (digne ?) de ne pas dépasser.




Casser un SMIC déjà faible

Les mauvaises langues oublient souvent que les dérogations au SMIC existent déjà. Les mineurs (moins de 18 ans), les apprentis, les stagiaires, animateurs de centre de vacance et les salariés aux horaires non comptabilisables ne sont pas soumis au SMIC.

Alors que les inégalités explosent, le SMIC devient un rempart : un seuil à ne pas franchir au nom de l’indécence et de la dignité.
Plus de 10% des salariés sont concernés par le SMIC et les montants ne sont pas aussi affriolants que le laissent croire ses détracteurs. A 1445,38 euros brut (au 01/01/2014), soit un peu moins de 1130 euros net par mois à temps complet, la vie n’est pas un fleuve tranquille. Une fois déduit le loyer, le coût des transports, la nourriture, l’habillement et les autres dépenses incompressibles, il ne reste plus grand-chose pour vivre.
D’ailleurs, rappelons ici qu’en France le seuil de pauvreté est de 977 euros en 2011 pour une personne seule (60% du revenu médian).

Enfin, le coût du SMIC (c'est-à-dire, en bon français, la rémunération d’un Smicard) a été exagéré. En effet, les exonérations pour les bas salaires représentent déjà un cadeau de plus de 20 milliards d’euros par an. En plus du CICE, le premier ministre, Manuel Valls, a promis d’y ajouter la bagatelle de 4,5 milliards dès 2015…Pour peu qu’il y ait encore un SMIC.
Vous trouverez ci-dessous une modeste représentation graphique de cette explosion de ces « allègements » (certaines exonérations  n’ont pas été prises en compte comme le mécanisme « zéro charge », le CIR ou le contrat de génération).



Les études sur l’impact du SMIC

Que dire des différentes études sur l’impact du SMIC ?

Paul Wolfson et Dale Belman ont épluché les rapports sur le sujet depuis les années 2000 et concluent que si des études relèvent un quelconque impact, d’autres montrent que les conséquences ne sont pas significatives.

Neumark et Washer ont réalisés une étude sur le SMIC aux États-Unis et plusieurs pays de l’OCDE. Conclusion : la vision selon laquelle l’instauration d’un SMIC réduit l’emploi est erronée.

Enfin, un trio d’économiste (Addison-Blackburn-Cotti) tombe sur la même conclusion après analyse du secteur de l’hôtellerie-restauration.

Bref…comme souvent en économie, certains économistes ont réussi à trouver (ou créer) un impact du SMIC sur l’emploi, tandis que d’autres n’ont pas trouvé de corrélation. En d’autres termes : on ne sait pas et rien ne prouve quoi que ce soit.
Pour pouvoir l’affirmer, il faudrait modifier considérablement le SMIC et observer les résultats…

Mais est-ce le moment pour ce genre d’expérimentations alors que l’austérité bat son plein et que les inégalités explosent ?



Au moment où l’Allemagne instaure le SMIC, où les États-Unis et la Suisse pourraient relever le leurs, il me paraît assez ridicule de vouloir détricoter le SMIC chez nous.
Les économistes, tout comme les dirigeants, ne devraient pas inventer une science ad hoc pour justifier cette baisse/suppression/nivellement du SMIC. Laurence Parisot, ancienne présidente du MEDEF, a même dénoncé une « logique esclavagiste ».

Et puis…le malade ne serait toujours pas guérit après une cure, aussi amère soit-elle.
Loin de là.

mardi 28 janvier 2014

Le Pacte de Responsabilité 2

Le pacte de responsabilité met en avant une politique de l’offre en faisant baisser les charges des entreprises. Pour l’occasion, François Hollande s’est permis de citer J-B Say : « l’offre crée même la demande ».

Quelles sont les enjeux du pacte de responsabilité ? Quelles en seront les conséquences ?





Corriger les erreurs du CICE

Le pacte de responsabilité est une façon de corriger les erreurs du jeune CICE : ce dernier profitera peu aux exportateurs et concerne les salaires compris entre 1 et 2,5 fois le SMIC. Bref, des secteurs franco-français employant plutôt un personnel peu qualifié comme le bâtiment, le HCR (Hôtellerie, Café, Restaurant), l’immobilier,… Voilà qui n’aidera pas les PME innovantes à s’agrandir et à exporter. 
Le pacte de responsabilité a au moins cela de bon : mieux répartir ce cadeau de l’État et porter les entreprises vers le haut de gamme et stimuler les exportations.



Un problème de marge

Pourquoi baisser les charges ? Il faut dire que les profits des entreprises ne sont pas au beau fixe depuis plusieurs années en France. Le graphique suivant permet de comparer le rapport entre profits et valeur ajoutée dans quelques pays d’Europe :

 
Pour vous dire la vérité, le problème se situe en amont des profits, dans l’Excédent Brut d’Exploitation (EBE). Pour faire simple, l’EBE, c’est ce qui reste au chiffre d’affaires après les consommations intermédiaires (matières premières,…), les taxes et la masse salariale. Ce reliquat (l’EBE) est affecté aux investissements, au remboursement des emprunts, à l’État par l’impôt sur les sociétés et à la rémunération du capital. 
Pour en revenir à nos moutons : il apparaît que les entreprises françaises affichent également un taux de marge faible (taux de marge = rapport de l’Excédent Brut sur la valeur ajoutée, c'est-à-dire le rapport de l’EBE sur les richesses créées par l’entreprise). Vous pourrez mieux vous en rendre compte dans le paragraphe intitulé « des marges faibles…pour l’industrie ».


La faute aux charges ?

Pas vraiment. Sur le graphique ci-après, j’ai représenté la progression (base 100 = 2001) des impôts et des taxes sur les entreprises. J’ai aussi indiqué en orange la progression du PIB qui fait office d'étalon de valeur.

 
Conclusion : les impôts n’ont fait que suivre l’activité économique ; les entreprises ne sont pas plus étouffées aujourd’hui qu’avant. En d’autres termes, elles paient plus d’impôts, mais dans la même proportion qu’autrefois compte tenu de leurs enrichissements.

On peut toutefois songer à baisser les charges des entreprises pour leur donner de l’oxygène. C'est de bonne guerre en Europe...
Mais encore faudrait-il savoir lesquelles cibler ? Toutes ?



Des marges faibles…dans l’industrie

Toutes les entreprises seraient donc soumises à des marges faibles. Toutes ? Non ! Certains secteurs gaulois résistent encore et toujours. C’est le cas du haut de gamme français : l’aéronautique, le luxe ou le secteur pharmaceutique par exemple.  
Le secteur le plus caractéristique du taux de marge faible est celui de l’industrie comme vous pouvez le constater : 


Malheureusement, du secteur industriel découle la majeure partie des gains de productivité, les innovations, les emplois qualifiés et cet ensemble génère un mouvement d’entraînement pour les autres secteurs. Le secteur de croissance par excellence est à la traîne ; la désindustrialisation est à l’œuvre, faute de moyens, comme l’atteste le comparatif suivant :


En passant en dessous des 30% de taux de marge, l’industrie française n’arrive plus à investir correctement, innover et renouveler ses équipements. Et c’est la désindustrialisation…un véritable cercle vicieux.

Comment en est-on arrivé là si ce n’est pas la faute des charges sociales ? 
Les experts estiment que la principale cause en est le faible niveau de gamme de notre industrie. Elle n’a pas su monter en gamme et entre alors en concurrence avec des pays aux salaires moins élevés, comme l’Espagne (25% en dessous du nôtre). De ce fait, les entreprises n’ont pu répercuter les hausses de coûts (matières premières, énergies, hausse des salaires) sur les prix ; dans le moyen de gamme, on parle d’élasticité forte car un petit changement de prix entraîne une baisse de la demande. Voilà comment nous en sommes arrivés à l'effondrement des marges.
En parallèle, les capitaux ont été drainés vers les secteurs offrant des taux de marge plus intéressants, la finance et l’immobilier pour ne pas les citer, ce qui a contribué à aggraver davantage les maux de l’industrie française.

Il est intéressant de noter que le CICE et le pacte de responsabilité ne font aucune différence entre les secteurs. Ce que je veux dire, c’est que cette enveloppe n’est pas ciblée sur les entreprises qui en ont besoin mais bénéficiera à toutes les entreprises. Une « subvention » d’un montant controversée et diluée ne permettra pas de rétablir les marges dans l’industrie.



Le pari du pacte de responsabilité

L’objectif non-avoué de ce pacte de responsabilité est de grignoter des parts de marché à nos voisins et concurrents européens. Vous me direz qu’ils le font aussi mais cela me permet d’ajouter une nouvelle pierre à l’édifice d’une union européenne bancale…

Dans le fond, le pacte de responsabilité ne devrait pas créer d’emplois en masse mais devrait préserver ceux qui existent. La France est un cas plutôt particulier : dans l’œil de la crise, les entreprises françaises n’ont quasiment pas ajusté les effectifs, les salaires et le temps de travail. Disons qu’elles ont préféré conserver le personnel en attendant la reprise. Le problème est que cette dernière se fait attendre et rien ne prouve qu’elle sera exceptionnelle (bien au contraire). C’est aussi pour cette raison – le non-ajustement – que le taux de marge des entreprises frôle le plancher. 
Le pacte de responsabilité permettra aux entreprises de refaire leurs marges et ainsi de s’accorder un moment de répit.

Eric Heyer, économiste de l’OCDE, s’est penché sur notre historique : une baisse de charges de l’ordre de 20 milliards a généré, en moyenne, la création de 120 000 emplois. Mais ces aides étaient concentrées sur les bas salaires alors que le pacte de responsabilité ne va pas dans ce sens. De toute façon, comme le disent la plupart des entrepreneurs, les embauches se feront en fonction du carnet de commande, c'est-à-dire de la demande, et non en conséquence d’un quelconque engagement. 

Pour toutes les raisons évoquées, il est impossible de prévoir quoi que ce soit au niveau macro-économique. Le pacte de responsabilité est à prendre comme un pari du gouvernement…

mercredi 22 janvier 2014

Le Pacte de Responsabilité

« Alléger les charges des entreprises pour plus d’embauches et de dialogue social ». C’est par ces termes que François Hollande a présenté le pacte de responsabilité. Après le choc de compétitivité I : les accords sur l’emploi, voici…le choc de compétitivité II : Le Pacte de Responsabilité.





Le Principe : Réduire les charges des entreprises par des économies

C’est ce que préconisait le rapport Gallois et que demande sans cesse le patronat : baisser les « charges » des entreprises. François Hollande souhaite baisser les cotisations sociales des entreprises de 30 à 35 milliards d’euros avant 2017 ; cela se ferait en supprimant les cotisations patronales relatives à la politique familiale.
Le président promet que les ménages ne devraient pas avoir à payer pour cette nouvelle exonération. La ministre de la santé promet même que, malgré ce remaniement, on ne touchera pas à la politique familiale. Le financement de cette nouvelle exonération proviendrait d’économies réalisées par l’État, en particulier par la réduction du nombre de régions. Il semble que la dette soit en option si François Hollande réussit à renégocier son engagement de réduction du déficit au niveau européen.

L’objectif du pacte de responsabilité serait de récompenser, ou du moins d’inciter, le dialogue social et les recrutements dans les entreprises. Autrement dit : dialoguer et embaucher, le gouvernement vous le rendra…
Il est même question d’aller plus loin dans la baisse de la fiscalité des entreprises en 2015.

En parallèle, on annonce ce qu’on pourrait appeler un choc de visibilité et de simplification…Décidément…




Les charges (sociales) des entreprises

Avant d’entrer dans le détail du pacte de responsabilité, je vous propose de s’arrêter un instant sur l’expression « charges des entreprises ». Elle a l’air limpide mais elle dissimule un débat qui déchire les économistes. En comptabilité, les charges, dans le sens général du terme, représentent les dépenses des entreprises.

Toutefois, d’un point de vue économique, il existe deux façons d’aborder les charges sociales patronales (ou cotisations patronales) :
  • Elles sont un coût pour l’entreprise au même titre que l’impôt sur les sociétés, la contribution sur la valeur ajoutée,…C’est mal car l’État ponctionne les marges de l’entreprise. C’est la version libérale.
  • Elles concernent le salarié et s’apparente à un salaire différé. Dans cette optique, c’est bien car le salarié en bénéficie indirectement et/ou en décalage. Disons que c’est du salaire non-visible.
Selon le point de vue adopté, la suppression de cotisations sociales patronales n’a donc pas la même portée. Doit-on parler de baisse des prélèvements, de baisse du coût du travail ou de baisse des salaires ? Probablement les trois.



Pas tout à fait 30 milliards

En réalité, le pacte de responsabilité n’apporte pas une bouffée de 30 (ou 35) milliards d’euros sur les cotisations familiales aux entreprises. Grâce à la réduction Fillon sur les bas salaires, les entreprises sont déjà exonérées de 20 milliards d’euros sur les 30 milliards de cotisations familiales (dans le privé).

Mais quelle est l’astuce alors ?
Dans les 30 milliards d’exonération annoncée, le CICE (Crédit Impôt Compétitivité Emploi) est déjà inclus dans cette enveloppe – il  représente la bagatelle de 20 milliards d’euros. Le Pacte de responsabilité porte ainsi sur les 10 milliards restants : ceux des cotisations familiales.
D’ailleurs, en 2016, les entreprises devront, chacune, choisir entre être exonérées de cotisations familiales ou bénéficier du CICE.



Des contreparties pour les entreprises ?

Pour l’instant aucunes contreparties tangibles. Un observatoire des contreparties a simplement été évoqué.
Le MEDEF (syndicat patronal des grandes entreprises) prévoit la création d’un million d’emplois d’ici à 2020 en échange d’exonérations mais son président refuse tout engagement chiffré. Ce dernier a juste souhaité une baisse supplémentaire de charges des entreprises en contrepartie d’une augmentation de TVA pour les consommateurs (de 20 à 23%), c'est-à-dire un nouveau transfert de charges des entreprises vers les ménages.



Les éléments qui clochent


Le million d’emplois

Pour l’instant il n’y a pas d'engagement et on pourrait clore le débat là-dessus.

Essayons quand même de nous baser sur le million d’emplois promis, juré, mais non craché, par le MEDEF. C’est une prévision (apparemment sans aucune étude à l’appui) que nous aurions un million d’emplois supplémentaires d’ici 2020 (soit 5 ou 6 ans) en échange de contreparties financières.

Arnaud Montebourg, le ministre du redressement productif, estime que c’est peu.  Et il a raison.

Jetez un œil sur le graphique suivant :
Vous pouvez constater que « 1 million d’emplois », c’est le nombre d’emplois créés entre 2000 et 2006, sans choc de compétitivité. C’est plus de 2 millions de nouveaux emplois entre 1997 et 2002…
Ainsi le rythme de croisière, hors crise et hors choc de compétitivité, c’est une création comprise entre 1 et 2 millions d’emploi en 5 ans.
Toutefois, même avec une carotte, le MEDEF ne veut pas signer pour la fourchette basse d’un million d’emplois.

Maintenant, remettons-nous en mémoire le montant du cadeau fiscal annoncé par le pacte de responsabilité : 30 milliards annuels. Admettons la création d’un million d’emplois…C’est en moyenne 30.000 euros d’exonérations par emploi (30 milliards divisés par 1 million) et par an.  Or…un SMIC super-brut (c'est-à-dire le salaire net, les cotisations sociales salariales et patronales) c’est environ 25 000 euros par an. Voyez-vous où je veux en venir ?
Je ne dis pas qu’il n’y aura que des embauches au SMIC mais simplement faire remarquer que le cadeau de l’État représente, à l’année, quelque chose comme 1,2 millions de salariés payés au SMIC (toutes charges incluses). Et encore, le MEDEF annonce 1 million d'emplois en échange de 100 milliards d'exonérations (et non 30) soit une subvention de 100 000 euros par emploi !

Pour ces deux raisons, on peut penser que le million d’emplois, prévu à la louche et sans engagement, ne tient pas debout. D’une part, la prévision est faible compte tenu de la création « naturelle » d’emploi en période hors crise et hors choc, et d’autre part, la frilosité du MEDEF inspire autant confiance que la baisse de la TVA dans la restauration a été créatrice d’emplois…

Et puis de quels emplois parlons-nous ? Emplois stables ou précaires ? Emplois qualifiés ou non qualifiés ? Emplois à temps plein ou à temps partiel ? On nage dans l’obscurité…

Enfin, les entreprises sont en sureffectifs et veulent reconstituer leurs marges. Dans une situation où la demande est faible, voire nulle, une baisse de coût ne créera pas systématiquement d'emplois : pourquoi embaucher sans débouchés ? Mais pas de précipitations, ce point sera introduit dans le paragraphe suivant et vu plus en détails dans l'article suivant !


La baisse des charges pour tous

La justification d’une baisse des charges des entreprises est que leurs marges seraient au plus bas.
La cause ? Les prélèvements obligatoires d’un État gaspilleur.

Ce constat n’est pas tout à fait vrai mais compte tenu de la complexité du sujet, je l’aborderai la prochaine fois.

mardi 7 janvier 2014

France 2013 : rien n'a changé

On nous promettait de tirer les leçons de la débâcle économique et financière. "Juré, craché" on encadrera mieux la finance et on fera tout pour éviter que cela se reproduise.
Aujourd’hui, on dit que l’économie repart…mais rien n’a changé.

Dans le précédent article, il était question des États-Unis. Re-traversons l’océan Atlantique et observons la mécanique à l’œuvre chez nous…
 



La reprise

Le PIB et les capitalisations boursières repartent ! Ça y est.

Certes le CAC40 n’a pas (encore) retrouvé sa valeur de 2007 – on peut d’ailleurs se demander si elle avait du sens – mais on remonte ! Les dividendes versés en 2013 n’ont jamais été aussi élevés.
La croissance du PIB n’explose pas le plafond mais elle arrête de plonger et on s’attend au décollage !
L’inversion de la courbe du chômage est à portée de main, on jubilerait presque !

Quelques graphiques pour illustrer cette « reprise » :
 



En fait rien n'a changé

Vous vous rappelez de la crise des Subprimes ? La titrisation, les banques systémiques menaçant l’Économie en cas de pépin, la croissance payée par l’endettement des ménages privés et tout le tralala ?

Nous n’avons pas tiré les leçons de la crise car en 2014 nous en sommes au même point. Ou presque. La pseudo séparation des activités de banques traditionnelles et d’affaires n’en est qu’une incarnation…
Vous ne me croyez pas ?


La croissance par l'endettement

La croissance française en 2013 est nulle. Cela aurait pu être pire mais quand on est moins réceptif à cela lorsqu'on apprend que c’est un endettement monstrueux, public comme privé, qui a permis d’arriver à ce résultat médiocre :
 

En effet, la stagnation de la croissance française a été obtenue à crédit. Il est important de noter que le pouvoir d’achat a baissé mais que les français ont puisé dans l’épargne et recouru au crédit pour conserver leurs niveaux de vie :
 

Les prix du logement (ou à la location), eux, sont bien repartis alors qu’on les trouvait déjà trop élevés (admis au rang de frein à la compétitivité) :

Bref, une croissance nulle financée à crédit ; une telle performance me laisse plutôt amer.



L'embellie économique sans emploi

La courbe du chômage ne s’est pas inversée comme l'illustre le graphique suivant :

Et encore, il ne s’agit que du chômage mesuré au sens du BIT, car on pourrait atteindre le double si on y ajoute le halo du chômage et les chercheurs d’un emploi plus stable et à temps plein. 
La grande majorité des français sont inquiets pour le marché de l’emploi comme l’indique le dernier Euro-baromètre :

A coté de cela, le pouvoir d’achat baisse. De fait, il n’y a pas de miracle : sans débouchés pour les entreprises, il ne peut y avoir d'emploi. 
Pourquoi une entreprise embaucherait si le carnet de commandes ne bouge pas ?
Cela dit, on n’a jamais autant entendu autant de revendication de la part du MEDEF pour obtenir des cadeaux fiscaux : baissez nos charges (soit en licenciant des fonctionnaires, soit en augmentant la TVA)  mais on ne vous promet rien en retour. La situation est extrêmement favorable à ce genre de démagogie…On peut quand même se demander où irait cet argent et comment cette politique de l’offre (sans demande) serait financée – bien que j’ai mon idée sur la question.


La création d'entreprises tirée vers le bas

J’ai été méchant : je ne vous ai pas tout montré dans le graphique sur la création d’entreprises. Maintenant, en voici un qui affiche la création d’entreprises sans les auto-entrepreneurs (suivez la courbe en rouge) :

Voilà qui change un peu la donne quand on sait que 9 auto-entrepreneurs sur 10 gagnent moins que le SMIC ou que le revenu moyen annualisé d’un auto-entrepreneur avoisine les 4000 euros (ce qui revient au montant du RSA). 
Certes, cela permet de sortir du chômage. 
Certes tous les auto-entrepreneurs ne travaillent pas à temps plein – en ramenant ce revenu au taux d’activité, on arriverait presque au montant du SMIC – mais est-ce vraiment un choix de travailler moins pour gagner moins ?




Encore une fois, cette analyse ne fait que mettre en évidence la rupture en l’Économie réelle et l’Économie financière.
Les ingrédients de la crise dont nous nous extirpons à grande peine sont toujours là. 
La prochaine crise, je ne la souhaite pas mais de toute évidence, elle aura lieu. Est-ce que l’amorce sera le crédit à la consommation ? Ou peut-être les prêts étudiants dont les diplômés doivent affronter un chômage des jeunes au sommet ?

Le FMI a d’ailleurs mis en garde les différentes nations contre les risques d’une deuxième crise car les peuples n’accepteront plus de se serrer davantage la ceinture alors qu’ils baissent déjà leurs pantalons.

Tant qu'on continuera à courir après des indicateurs d'un autre temps (la croissance du PIB), nous n'arriverons pas à sortir (tous) de ce carcan.