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mardi 8 octobre 2013

Pause fiscale : fausses espérances et faux débat

Ras-le-bol fiscal, pause fiscal, réforme fiscale,…On se croirait en pleine révolution ! Tant d’expressions, tant d’espoirs mais si peu de résultats, maintes contradictions et de nombreux retournements.



Une baisse historique des dépenses (en trompe-l’œil)

C’est en tout cas ce qu’affirme le ministre du budget : une économie d’environ 15 milliards d’euros. Le terme d’économie est mal employé. Une économie signifierait une baisse des dépenses par rapport à l’année précédente, or, il s’agit en réalité d’un coup de frein à l’augmentation « naturelle » de la dépense publique ; cette dernière incluant l’inflation et la revalorisation des retraites des fonctionnaires. En comparant une année sur l’autre, il y a donc une augmentation de la dépense publique : +0,5% (soit 5 milliards en plus, mais moins que les 20 milliards estimés en cas d’augmentation « naturelle »).

D’autres chiffres ont été cités, comme celui d’une baisse de 1,5 milliards des dépenses de l’État (un des postes de la dépense publique)…mais hors charge de la dette et des pensions ! Encore un euphémisme politique.

Enfin, ce budget est avant tout une série d’objectifs et est donc sujet à caution.



La pause fiscale pour 2014 ? Pour les entreprises mais pas pour les particuliers

Les différents représentants du gouvernement l’avaient pourtant annoncé : la pause fiscale c’est maintenant ! La réalité est plus dure : ce ne sera pas pour tout le monde et ce serait plutôt pour 2015.

En 2014, voici ce qui devrait se passer, en vrac :
  • Pour les particuliers : la TVA va augmenter, le plafond du quotient familial revu à la baisse, une augmentation de l’imposition sur certaines plus-values, suppression et rabotage des niches fiscales, cotisations retraite en hausse, nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, apparition de la taxe écologique, etc…
  • Pour les entreprises : création d’un impôt sur l’EBE (Excédent Brut d’Exploitation) qui devrait se transformer en (sur-)majoration de l’impôt sur les sociétés (IS), nouvelles modalités du CFE (Cotisation Foncière des Entreprises), suppression de l’IFA, modification du barème de la C3S et j’en passe !

En parallèle, les collectivités locales auront davantage de marges de manœuvre dans la fiscalité locale et pourront augmenter les taux de prélèvement. Comme l’Etat contribue de moins en moins au fonctionnement des collectivités locales, on peut estimer que ces dernières profiteront de cette liberté pour obtenir des recettes supplémentaires.

Au final, la fiscalité devrait augmenter de 3 milliards d’euros mais ce chiffre marque des disparités. La fiscalité des entreprises va baisser et sera compenser par une plus forte pression fiscale sur les particuliers. Cela se traduit par une dizaine de milliards d’« allègement »  pour les entreprises, qui sera compensée par des recettes, supplémentaires, sur le dos des ménages.
Une des nouvelles niches fiscales pour les entreprises : le Crédit-Impôt Compétitivité (CICE) fera économiser 4% de la masse salariale aux entreprises…le tout financé par les contribuables comme vous l’avez probablement compris. Or le mécanisme du CICE est complexe et profitera peu aux petites entreprises qu’on voudrait tellement voir grandir et s’imposer à l’international.



Qui va payer la facture chez les particuliers ?


 1. Tout le monde en paiera une partie avec l’augmentation de la TVA. C'est un impôt injuste car touchant tous les revenus de la même manière. Au 1er janvier 2014, la TVA à taux normal (19,6%) passerait à 20%, la TVA à taux intermédiaire (7%) grimperait à 10%, tandis que la TVA à taux réduit (5,5%) serait soit au même niveau, soit réduite à 5%.


2. Concernant l’impôt sur le revenu (IRPP), plusieurs remarques :
  • Déjà savoir que la moitié des français n’y est pas soumis à cause de la faiblesse de leur revenu imposable.
  • Cela dit, l’austérité, et en particulier le gel du barème d’imposition depuis quelques années, a fait passer cette frontière à une quantité non négligeable de particuliers (400 000 environ sur les 940 000 nouveaux contribuables en 2012). Pour ceux-là, l’impact de l’IRPP est minime : quelques euros à régler au trésor public ; en effet, l’impôt sur le revenu est progressif en France et réparti par tranches – vous trouverez plus d’informations dans un de mes précédents articles intitulé « le mythe des exilés fiscaux », dans la partie « trop d’impôt ».  Le vrai problème ce n’est pas cette dizaine d’euros d’IRPP mais ses conséquences en dominos : cela déclenche l’éligibilité à une myriade de taxes comme la taxe d’habitation ou sur l’audiovisuel. Espérons que la réforme de la décote – un mécanisme avantageux pour les revenus modestes – permettra de rectifier cet effet de seuil. Le ministre du budget a récemment évoqué une possible augmentation du plafond du revenu fiscal de référence afin de faire sortir de l’imposition les plus modestes devenus éligibles à l’IRPP.
  • Chez les autres contribuables, la hausse de la pression fiscale sera progressive. Pour l’Institut des Politiques Publiques, elle sera de +3% pour la tranche de revenu 1700-3000€/mois, +5% pour la fourchette 3000-13500€/mois et +9% au-delà. 
 



Un mauvais débat : c’est une réforme fiscale dont le pays a besoin

Nous nageons dans un monde où l’arbre cache la forêt. Derrière la pause fiscale se cache l’idée étouffée d’une révolution fiscale : remettre à plat la fiscalité française.

Un fouillis fiscal

On annonce quelque chose, on revient dessus, finalement on en fait le double…personne ne sait exactement où l’on va. Prenons l’exemple de la tranche d’impôt à 75% : ce sont finalement les entreprises qui la paieront pour les salaires supérieurs à 1 millions d’euros. On peut aussi citer la nouvelle taxe sur l’EBE (Excédent Brut d’Exploitation), qui est déjà enterrée pour laisser placer à une majoration de l’impôt sur les sociétés…Toutes ces mesures, ces colmatages, cet enchevêtrement de lois entraînent une grande instabilité. Pour préparer l’avenir, les particuliers et, surtout, les entreprises ont besoin de visibilité. Le président de la république avait annoncé dans son programme qu’il voulait réformer la fiscalité mais ce noble objectif a fondu comme neige au soleil.

Le fouillis fiscal dans lequel nous sommes est d’une incroyable complexité, ce qui fait perdre du temps aussi bien aux contribuables qu’à l’administration. Une telle inertie empêche la prise de décision rapide, ce qui nuit à l’économie et à l’entrepreneuriat.  


Un fouillis administratif

Au-delà de l’aspect fiscal, il y a l’aspect administratif et déclaratif. Par exemple, créer un établissement secondaire représente une sacré paperasse, pas tant pour la création juridique (bien que...), mais pour toutes les déclarations au quotidien...Souvent, l'administration, elle-même, hésite sur les formulaires ou ne sait pas comment remplir correctement cette paperasse compte tenu du caractère unique de chaque entreprise ; autant de frein à la prise de risques et à la croissance quand on sait que les TPE représentent 95% du tissus économique français.
Et on s'étonne qu'elles ne veulent pas grandir ni se tourner vers l'international (encore plus de paperasse!).


Au delà, le mille-feuille législatif provoque aussi de l’incertitude quant à la légalité et la manière de procéder dans un grand nombre de cas. Les agents de la DGFIP admettent eux même ne pas pouvoir répondre, de peur d'engager l'administration fiscale à tort. Pour éviter une catastrophe en cas de contrôle, il reste la solution du rescrit fiscal qui est une perte de temps supplémentaire, dont PME en maîtrise les rouages et qui n’empêchera pas de rester sans réponse.


Des portes dérobées

Certains arrivent à profiter de ce système en exploitant les niches fiscales, les paradis fiscaux ou les ficelles du pouvoir. Avec l’aide d’une batterie de fiscalistes, de gestionnaires de patrimoine ou d’inspecteur des impôts reconvertis, les experts se livrent à de l’optimisation fiscale tant que cela reste légal, et à de l’évasion/fraude fiscale lorsque les mécanismes sont hors-la-loi. La frontière entre les deux mondes est mince voire poreuse car soumise à une grande subjectivité. Simplifier la fiscalité française serait un moyen efficace de lutter contre ces comportements. Les équipes de contrôleurs et d’inspecteurs des finances publiques devraient également gonfler, non seulement pour les contrôles, mais aussi pour l’aspect pédagogique.
Tout cela ne plairait probablement pas à certains groupes de pression mais ce serait pour le bien de la majorité. Cette efficacité renforcée de l’économie du pays améliorerait notre attractivité.


Un manque de progressivité

J’en parlais déjà dans le mythe des exilés fiscaux, mais autant le rappeler ici : le système fiscal a beaucoup perdu de sa progressivité. Pour preuve, vous trouverez ci-dessous le graphique récapitulatif de l’imposition des ménages (tout inclus : TVA, IRPP,…) à partir des données de Thomas Piketty.

La fiscalité indirecte – c'est-à-dire celle qui ne tient pas compte des revenus – représente la majorité des recettes budgétaire. Il paraît cohérent de payer en fonction de ses revenus pour préserver les principes de la République mais aussi pour offrir des services publics de qualité. A parler de pression fiscale ou de pic fiscal, on en oublie que l’impôt n’est pas une destruction de richesses mais aussi la création d’un avenir meilleur.



Les maîtres-mots ne devraient pas être l’austérité ou la pause fiscale mais plutôt la lisibilité, la simplification et la réforme du système fiscal. C’est dans cet esprit, pionnier en Europe, que la France retrouvera des couleurs. C’est par ce choc de simplification qu’elle retrouvera, en partie, sa compétitivité. Mais cela demanderait une courageuse décision politique…

jeudi 3 octobre 2013

Saga de la croissance 3 - Croissance et Répartition

Toujours en pleine saga de la croissance, nous allons nous atteler ce soir au lien entre la croissance et sa répartition. Au départ, je pensais intituler cet épisode « croissance et inégalités » mais cela donnerait déjà le tempo.

Si vous avez déjà lu mes précédents articles sur ce blog, vous saurez que la répartition des richesses est une question qui m’intéresse beaucoup. En effet, il s’agit d’un thème récurrent de mes recherches bien que je considère le terme de richesse dans un sens plus large que le PIB.



Un peu de théorie

Au début des années 50, Simon Kuznets se livra à des recherches et recueilli les données disponibles en matière de répartition des revenus et du patrimoine. Ses travaux, de grande qualité pour l’époque, permirent d’établir la Courbe de Kuznets qui rapporte le niveau de revenu aux inégalités.


 Que pouvons-nous en tirer ? La hausse des inégalités apparaît être un phénomène naturel pendant la première étape du développement d’une société. Elle serait une sorte de mal nécessaire car, au fur et à mesure, les inégalités se résorbent naturellement.


Environ une décennie plus tard, Robert Solow établit un modèle économique intitulé « sentier de croissance équilibre ». On peut en tirer de très nombreux enseignements mais celui à retenir pour notre sujet est que les richesses augmenteraient pour tous dans des proportions similaires. En allant au bout de cette théorie, l’économie devrait atteindre un point d’équilibre, sans croissance. Toutefois Robert Solow ne peut accepter cet état stationnaire point et pense que les progrès technologique permettra toujours créer de la croissance.

Dans le même temps est apparue l’idée du ruissellement (« trickle down » en anglais) : à l’instar du cours d’eau qui s’écoule en petits filets, la croissance ruissellerait naturellement vers tous les individus. En d’autres termes, la création de richesses profiterait finalement à tous, au moins sur le long terme.

Enfin, un peu partout dans le monde, nous pouvons constater un effet de convergence : les pays pauvres et émergents rattrapent inévitablement la frontière technologique mondiale. C’est un fait.



La croissance permet de réduire les inégalités…

Compte tenu des apports de ces grands économistes, il est évident que la croissance profite à tous. La répartition se fait plus ou moins naturellement  soit à proportion égale à long terme, soit sur la base du mérite (ceux qui prennent des risques).

Très souvent, les économistes vont citer des exemples de réussite spectaculaire, comme la Chine, l’Inde ou l’Asie du Sud-est ; dans un précédent billet, je citais une éminence grise qui criait haut et fort que les pauvres rêvent tous de la croissance afin de sortir de la pauvreté. J’exagère sans doute, mais pour ce genre d’économiste, la croissance résoudrait tous les problèmes de la pauvreté et donc d’inégalité (car la pauvreté est relative : sans pauvre, plus de riches ou presque). La croissance permettrait de faire converger les revenus et les espoirs de ce monde. C’est pourquoi il faudrait tout mettre en œuvre pour « libérer » la croissance.

Derrière l’idéologie de la croissance à tout prix que prônent certains économistes, on perçoit la présence d’une main invisible. Leurs livres vantent les vertus de la croissance (du PIB) à tort et à travers mais sans en expliquer le fonctionnement.



…Mais pas obligatoirement

Il est complètement illusoire de considérer la croissance (du PIB) comme LE remède universel. Comme indiqué à de très nombreuses reprises sur ce blog, le PIB et la croissance ne représentent que des composantes du processus de développement. Le fait d’organiser toute l’activité économique et politique autour de la croissance peut entraîner des effets pervers sur notre société : on en occulte alors des pans entiers.

   1. Critiques de la courbe de Kuznets

Simon Kuznets est un pionnier de l’étude empirique des inégalités. Qu’on soit bien clair tout de suite : je ne méprise pas ses études empiriques. Elles sont remarquables mais d’un autre temps et surtout teintées d’une forte idéologie datant de la guerre froide.
Lorsque Kuznets délivre ses déductions, le monde occidental est en reconstruction et baigne dans une croissance exceptionnelle que nous connaissons sous l’expression des trente glorieuses.  Les guerres, les chocs économiques, les innovations technologiques dans l’industrie et la création d’un système social/fiscal ont, d’une part, remis les compteurs à zéros et, d’autre part, généré des gains de productivité sans précédents…pour ne pas dire unique dans l’Histoire. Soulignons ici que cette croissance était tirée par le rattrapage de la frontière technologique – les Etats-Unis – par les pays européens.

La courbe de Kuznets a été élaborée dans ce contexte et on ne peut pas lui reprocher ses conclusions. En effet, c’était les seules données disponibles à l’époque mais la donne est différente aujourd’hui.

Les travaux de Kuznets n’expliquent pas certaines évolutions récentes comme l’augmentation des inégalités dans les pays riches (avant et après crise). La concurrence internationale, la volatilité du capital, la baisse de la productivité suite à la tertiarisation de l’économie, la baisse du taux de syndicalisation sont autant de facteurs non pris en compte (ou mineurs) dans son analyse. Il faut pourtant constater que ces évènements ont bouleversés nos sociétés. Les modèles mathématiques feraient presque oublier que l’économie est une science sociale.

Enfin, en extrapolant ses résultats, on admettrait presque que les inégalités soient un phénomène naturel et admis par tous, au moins au début.


   2. Ruissellement ?

Une part non négligeable des théories économiques est bâtie sur l’homo œconomicus et un raisonnement à agent représentatif : c'est-à-dire sous forme de moyenne global, d’individu moyen ayant des revenu moyen dans un monde moyen (« toute chose étant égale par ailleurs »).
Personne ne peut se reconnaître dans cet individu moyen et c’est bien là le problème.

De telles hypothèses peuvent faire cracher des chiffres démontrant l’existence d’un effet de ruissellement et d’en déduire que tout le monde profitera des effets positifs de la croissance. Ce n’est malheureusement pas aussi simple que cela.

Revenons sur Terre et prenons l’exemple de la situation actuelle : le taux de rendement du capital (4-5% dans l'immobilier hors plus-value et 6-8% en bourse) est supérieur au taux de croissance (entre 0 et 0,5% en France pour 2013). Comme les revenus du capital augmentent plus vite que les revenus du travail, les patrimoines (immobilier, obligations,...) prennent des proportions de plus en plus considérables. Or, on sait que 10% des ménages (les plus aisés) possèdent environ 50% du patrimoine…Vous voyez où je veux en venir ? On comprend vite que, dans une telle situation, le ruisseau de richesses se tarit rapidement.
Dans la conjoncture actuelle et en l’absence d’actions extérieures, mieux vaut avoir un patrimoine élevé et s'asseoir dessus.

L’adage selon lequel la croissance permet de révéler les génies, les entrepreneurs et les talents paraît tout de suite moins crédible !


   3. La convergence passe par le politique

On aurait bien tort de supposer que la croissance conduit nécessairement à une convergence des économies vers la frontière technologique – le confort à l’occidental ?

En premier lieu, la croissance peut créer des externalités négatives (pollution, non-renouvellement des ressources naturelles, détérioration du niveau d’éducation des générations futures, catastrophes,…) qui pourtant alimentent cette croissance à court terme mais creusent les inégalités. Ce sont les politiques qui permettent d’atténuer ces conséquences néfastes pour l’économie.

En deuxième lieu, le développement est nécessairement le produit d’une volonté politique : il dépend de la formation, de l’éducation, de la diffusion des connaissances et des compétences. Seul l’Etat peut le faire, via un système de "redistribution efficace" (selon les termes de Thomas Piketty) : c'est-à-dire en corrigeant les imperfections du marché, en réduisant les inégalités de revenu pour générer des investissements productifs (de qualité et de long terme), en innovant et en formant les Hommes qui créeront la croissance de demain. Les cas chinois et indiens sont éloquents en la matière : ce n’est pas le capital étranger ou la seule croissance qui a permis à leurs habitants de sortir de la pauvreté mais par la volonté politique.

Enfin, les politiques ne disposent pas non plus de baguette magique et décréter la croissance. Elle dépend de nombreux facteurs et reste fortement liée à la notion de rattrapage : si un pays est déjà à la frontière technologique mondiale avec une économie de services (peu de gains de productivité) et une croissance démographique faible, alors il est peu concevable d’obtenir des taux de croissance à 2 chiffres.




Ces inégalités ne remettent pas en cause les bienfaits de la révolution industrielle en termes de médecine, d’information, de libertés,…Cependant cela ne permet pas d’affirmer que la croissance est la seule raison d’une telle réussite.
Il est extrêmement simpliste de prétendre que la croissance résoudrait tous les maux de ce monde, dont les inégalités en font partie. Les pauvres ne rêvent pas nécessairement à la croissance (comme l’a dit le prophète) mais plutôt à l’égalité, l’accès au soin, le droit au logement, la sécurité,…En raisonnant de la sorte, on met la charrue avant les bœufs.
La croissance (du PIB) est un agrégat économique mais force est de constater que certains économistes le sacralisent pour des raisons idéologiques. Il s’agit d’un problème de tableau de bord. C’est l’Humain qu’il faut placer au centre, et non le seul progrès technologique, économique ou financier.

Les théories économiques citées plus haut admettent  que les inégalités sont naturelles et même nécessaires. N’importe quel observateur remarquerait que celles-ci peuvent fluctuer y compris dans les pays avancés et sur le long terme.
Depuis la fin des trente glorieuses, les inégalités s’accroissent. Quand s’asseoir sur un patrimoine rapporte plus que le travail, on peut se demander quelles motivations pousseront à la prise de risque, à l’innovation et à l’entrepreneuriat ? Si on voulait faire un lien de cause à effet – dans l’absurde –,  pourquoi ne pas tenir cette hausse des inégalités comme seule responsable de la baisse de la croissance ?
On en revient au besoin de volonté politique car c’est l’ingrédient indispensable au redémarrage de l’économie. Et puis, tant qu’à faire, autant mettre en avant des indicateurs mettant l’Humain en son centre et ensuite diriger les politiques économiques vers ce (nouveau ?) paradigme. Cela permettrait peut-être de reconnaître que des inégalités, fortes et sans véritable motif, ne sont pas si désirables que ça.

mercredi 25 septembre 2013

Saga de la croissance 2 - Le Progrès Technique est-il facteur de croissance?

Continuons cette saga de la croissance avec la notion de progrès.




Le Progrès, au sens technique du terme, pourrait se définir comme tout ce qui permet d’améliorer les méthodes de production et la productivité. Il s’agit donc de rendre plus performant ce qui existe déjà : les machines, l’organisation du travail, le management,…

Théoriquement parlant, il faudrait différencier le progrès technique de l’innovation. Si le progrès technique se concentre sur l’existant, l’innovation est l’application économique d’une découverte, pouvant se traduire par la création de nouveaux secteurs d’activité. Je vous l’accorde, il est parfois difficile de séparer les deux tant la frontière est mince.
Par exemple, devons-nous considérer un nouveau Smartphone comme une innovation ou un progrès technique ? Probablement qu’il relève des deux ; j’ai envie de dire que Progrès Technique et Innovation sont intimement liés : sans innovation, recherche et découverte, y-a-aurait-il progrès technique ? J’ai envie de dire que Progrès Technique et Innovation sont intimement liés : sans innovation, recherche et découverte, y-a-aurait-il progrès technique ? C’est pourquoi je traiterai des deux composantes simultanément.



Un peu de théorie

Il me paraît impossible de parler de progrès et d’innovation sans parler de Schumpeter. Au début du XXe siècle, il estimait que l’entrepreneur-innovateur était le cœur même du capitalisme. Tout se joue sur son caractère innovant : la création mais aussi la destruction des richesses – pour en produire encore plus. C’est ce qu’on appelle la destruction-créatrice : le capitalisme permet de créer sans cesse de nouvelles activités et de nouveaux secteurs mais il détruit celles et ceux qui ne sont plus compétitifs.

Cette théorie s’appuie sur les travaux de Kondratieff qui fit remarquer que l’économie alterne des périodes d’expansion économique (croissance) puis de dépression tous les cinquante ans environ (les cycles Kondratieff). Pour Schumpeter, cela s’explique par une innovation majeure ou une grappe d’innovations déclenchant un nouveau cycle. Ce serait le cas de la machine à vapeur, des métiers à tisser, de la voiture,…

Des années plus tard, Solow mis en évidence un paradoxe atténuant la portée de cette théorie. En effet, les nouvelles technologies de l’information (NTIC) sont censées représenter l’innovation majeure d’un cycle Kondratieff. Malheureusement, l’averse attendue de gains de productivité n’est pas au rendez-vous : les NTIC ont eu un effet positif mais bien inférieur aux attentes. Les observateurs notent même que la démocratisation de la machine à laver provoqua plus d’effets !



Oui, le progrès technique permet de générer de la croissance…

C’est un fait : le progrès technique est une des composantes majeures de la croissance. On en retrouve ses bienfaits sur deux composantes :

L’Offre

Le progrès technique permet de produire plus vite et/ou mieux : cela génère des économies d’échelle et des gains de productivité, qui entraînent une diminution des coûts de production. Le progrès joue également un rôle majeur dans la diversification et l’intensification de la production, pouvant créer un monopole temporaire : l’entrepreneur disposera alors d’une rente de monopoleur.

La Demande

Cette diminution des coûts de production peut entraîner une baisse des prix pouvant stimuler la demande et les exportations. En parallèle, les entreprises réalisent alors des marges plus importantes ce qui permet de distribuer les profits, d’investir, d’augmenter les salaires et/ou d’embaucher.

Kaldor pense même que c’est la croissance (de la demande) qui oblige à toujours aller de l’avant et rechercher le progrès technique afin de satisfaire cette demande.

Au-delà de l’aspect croissance, le progrès technique a révolutionné nos modes de vie : médecine, hygiène, éducation, qualification, famille,…Et il faut admettre que ces transformations sont aussi des facteurs supplémentaires de croissance.



…mais, sans cadre, provoque différents problèmes

Pour Alfred Sauvy, la problématique du progrès technique doit être abordée sur deux plans : le court terme et le long terme.

A court terme

En augmentant la productivité du travail, l’innovation et le progrès technique permettent de produire plus ou de manière identique avec moins. Ce processus destructeur d’emploi est donc synonyme de chômage et de diminution de la demande…au moins à court terme. Si le chômage augmente et que le pouvoir d’achat est affecté, la croissance risque de faiblir.

A long terme

Selon la théorie du déversement, l’effet négatif à court terme serait plus que compensé à long terme. Le chômage serait un mal temporaire et localisé, car les gains de productivité permettraient d’augmenter les salaires, la consommation, l’investissement et les embauches ! Les emplois détruits d’un coté, seraient récréés ailleurs, en nombre plus importants et réclamant des qualifications supérieures.



Les limites du Progrès Technique et des théories

Il est important de rappeler que les théories de la destruction-créatrice et du déversement ont été élaborées au XXe siècle. Or l’Économie n’est pas une science figée : elle évolue avec le temps. Les bases historiques sur lesquelles ont été construits ces modèles sont quelque peu obsolètes aujourd’hui ; j’en évoquais déjà les limites dans mon précédent article sur « la fin du travail ».

On peut noter plusieurs limites au transfert d’emploi/activité, conséquences directes du progrès technique :
  • Il n’est pas immédiat. A. Sauvy l’a bien noté mais il en occulte les conséquences sociales et fiscales : Que faisons-nous du manque à gagner en termes de cotisations et prélèvements ? Que faisons-nous des familles sans emploi ?
  • Il n’est ni systématique, ni égal. En effet, les effets du déversement sont difficilement mesurables. Cela dit, en toute logique, on imagine bien qu’une fermeture d’usine de 1000 personnes dans un point A, ne générera pas la création d’une autre usine de 1000 personnes dans un point B.
  • Il ne tient pas suffisamment compte de l’aspect humain. En effet, ce modèle théorique évoque peu la situation des laissés-pour-compte, du temps de reconversion – voire de la possibilité même de se reconvertir – du vieillissement de la population et de la détresse humaine qu’une perte d’emploi peut entraîner.
  • Le déversement…mais vers quoi ? Le principe du déversement pourrait se décortiquer en un déversement des emplois du secteur primaire (agricole) vers le secondaire (industrie) puis vers le tertiaire (services). Le problème est de savoir dans quoi se déversent les emplois perdus du tertiaire ? Or aujourd’hui, personne ne tombe d’accord sur ce nouveau secteur : pour certains c’est la finance et l’administration, pour d’autres c’est l’économie de la connaissance…Et la liste des candidats est longue : l’économie du bénévolat et de l’associatif, l’économie sociale et solidaire, un secteur aux produits et services encore inconnus aujourd’hui,…A croire que les extraterrestres vont débarquer ! Enfin bref, cette recherche du Graal du quaternaire me fait penser au besoin (parfois ridicule ?) de trouver une nouvelle forme d’économie comme je l’évoquais précédemment dans « Quelle couleur pour l’économie ? ».





En conclusion, on peut affirmer avec conviction que le progrès technique est facteur de croissance. Il permet de générer des gains de productivité, d’améliorer les conditions de vie, de créer plus de richesses,…Autant de valeurs positives et de bienfaits pour l’humanité ! Sans progrès technique, nous n’en serions pas ici.

Mais attention, le mot « progrès » est un mot-valise : il transmet une sensation presque naturelle d’effet positif. Pourtant il vaut mieux l’appréhender comme une forme d’évolution qui peut être bonne ou mauvaise. Ainsi, il apparaît que le progrès peut aussi apporter son lot de désagréments.
Schumpeter, dans « Capitalisme, Socialisme et Démocratie » nuance la destruction-créatrice par le besoin de règles. Sans règles humaines, on risquerait de sombrer dans la loi de la jungle, ce qui serait défavorable à l’économie.
Le processus de création-destructrice tout comme la théorie du déversement relève d’un autre temps. D’un point de vue plus général, l’économie peut perdre de sa fibre sociale et en oublier le facteur humain (facteur H). L’économie évolue sans cesse et, sans surprise, ces modèles ne prennent pas en compte certains faits et certaines évolutions. Il faut donc les renouveler plutôt que les prendre au pied de la lettre.
Enfin, le progrès soulève des questions d’éthiques et de soutenabilité. Je ne l’ai pas évoqué car il était question de progrès technique et de croissance mais on peut, à juste titre, se demander si au nom de la croissance et de la productivité, tout progrès est bon à prendre ? Répondre à cette question implique de se pencher sur l’imperfection de l’indicateur « Croissance » qui appartient également à une autre époque.

dimanche 22 septembre 2013

Rapport - Pour une Economie Positive

Jacques Attali a récemment remis le rapport « pour une économie positive » au président de la république. 
Un an de travail et à la clé : 1 nouvelle forme d’Économie, 2 indices, 4 évolutions structurelles, 5 défis et 49 propositions

 


Définition de l’économie positive

L’économie positive se définit comme un capitalisme patient et altruiste pour la croissance et les technologies avec le moins d’externalités négatives afin de viser le long terme.

Derrière cette définition personnelle (simpliste je le reconnais), on sent que l’avenir économique ne doit se faire que par du toujours plus avec, à l’appui, des technologies musclées permettant d’essouffler moins vite la planète et de booster la croissance (gains de productivité, réduction de coût, besoin de moins de travail humain). Deux phrases illustrent cela dans le rapport :
« Pour la première fois [Note perso : en 2030], la majorité du monde ne sera pas pauvre. Leur mode de vie se calquera sur le modèle occidental. ».
« Aussi le management doit-il être repensé pour être à la hauteur des défis induits par la mondialisation et le primat de la technologie. »
Avec un peu plus de 8 milliards d’habitants vivant avec le confort matériel à l’occidental (c’est un peu illusoire il faut l’admettre), les membres du rapport espèrent probablement que les technologies (Primat de la technologie !) compenseront le manque de ressources et la destruction de l’environnement. L’optimisme ne fait pas de mal mais cela relève de l’utopie et de l’idéologie.



Deux indices

     L’indice de Positivité

    C’est un agrégé de 29 indicateurs. Il a été choisi de ne présenter qu’un seul chiffre plutôt qu’un tableau de bord. Je trouve cela dommageable car si une moyenne donne une vision globale, elle ne montre pas là où se trouvent les déficiences. Cette indice englobera plus de données que le simple PIB mais il n’en reste pas une moyenne de moyennes. 

     L’Indicateur de Volonté [pour aller vers l’économie positive]

     « Ease of doing positive economy ». Il montre la détermination des gouvernements à créer un environnement favorable et compétitif (encore la compétitivité). Il semble qu’il se base sur trois indices existants d’inspiration (trop) libérale. Le tableau synthèse reconnaît même des « supposés idéologiques forts » et un manque de prise en compte de l’aspect social.



Quatre Evolutions structurelles

  • Une démographie explosive et mal répartie.
  • Des technologies « vertes », efficaces (comprendre plus efficaces que celles de maintenant), moins chères et interconnectées. Le terme de technologies « vertes » me gênent un peu mais ce qui me choque, c’est l’aveuglement vis-à-vis du facteur risque. Certes les nouvelles technologies tendent vers l’efficacité et des accidents moins fréquents ; toutefois, la gravité des risques est démultipliée à chaque nouvelle innovation (le secteur des énergies en est un bon exemple).
  • Une économie de marché démocratique avec des classes moyennes urbaines, éduquées et droguées à la consommation (La phrase exacte du rapport est : « naissance d’élites« hypernomades »,  qui  représenteront  plus  de  200 millions  de personnes, de passage dans différentes zones urbaines (« villes-hôtels »),  dépendantes  de  réseaux,  consommatrices  de  contenus  éducatifs  et  de  médias  mobiles  toujours  plus  nombreux. »).
  • Un monde apolaire ou multipolaire avec un nouveau centre de gravité : l’Asie, et un continent-clé : l’Afrique.



Cinq défis d’ici 2030

  • De la rareté : des besoins alimentaires (+35%) sans compensation équivalente de la production, le  changement climatique (accroissement des températures d’un demi-degré et du niveau de la mer de 12 cm),
  • Des nouvelles technologies qui « s’imposeront » et « tireront la croissance »,
  • Des inégalités : pauvreté, précarité, vieillissement, urbanisation galopante et chômage des jeunes (50% des 15-30 ans chez les émergents et problématique chez les autres).
  • Des difficultés politiques : sécurité, en particulier les cyberguerres, crise de la gouvernance et généralisation de la démocratie,
  • Une crise idéologique avec un besoin d’assurance pouvant transiter par le totalitarisme ou le fondamentalisme.



Quarante-neuf propositions

Je ne les présenterais pas toutes mais plutôt quelques axes :
  • Rééquilibrer les relations dans l’entreprise, qui pencheraient trop en faveur des actionnaires et des dirigeants. Quelques moyens sont évoqués comme la réforme du management, l’interdiction des stock-options, l’indexation de la rémunération des dirigeants sur l’indice de positivité ou encore la création d’un malus/super-malus sur l’impôt des sociétés,
  • Réformer les normes comptables de façon démocratique, en vue d’y intégrer des données sociales et environnementales,
  • Développer les financements participatifs, le microcrédit et la solidarité nationale, si possible en faveur des innovations « vertes », en allégeant la réglementation. J. Attali  présidant cette commission mais étant également président de Planetfinance (institution de microcrédit où courent de nombreuses histoires peu responsables, socialement parlant), cela ne m’étonne pas qu’il vante les bienfaits de sa paroisse. A l’heure de la crise financière et économique, il demande moins de règlementations, de normes, de garanties,…mais par contre plus de souplesse et même un service civique obligatoire pour la microfinance ! Cette phrase m’a même fait rire !!
  • Passer la vitesse supérieure dans la lutte contre les facteurs déstabilisants du marché : par exemple en isolant les paradis fiscaux et en mettant en place une taxe sur les transactions financières (contre le trading à hautes fréquences),
  • Améliorer le fonctionnement de l’administration grâce aux technologies (cloud computing et échanges d’informations),
  • Appliquer toutes ces mesures non pas à la seule échelle française, mais au niveau européen.




En bref, le rapport pour une Économie positive est plutôt complet et intéressant mais contient peu d'innovations en la matière. On sent l'approche de J. Attali dans ce dossier comme la réponse aux crises par le tout technologique. Je n'ai rien contre les technologies (au contraire j'en suis fan) mais j'ai beaucoup de mal à croire que la technologie guérira les maux de ce monde alors qu'elle en est en partie responsable. Je crois qu'il s'agit là d'une fuite en avant.
Les nouveaux indicateurs apporteraient de nouveaux éclairages, bien que l'idée de moyenne (de moyennes) me gêne : on obtient une vision globale mais finalement peu utile car ne montrant pas les défaillances. Peut-être que la batterie d'indicateurs sous forme de tableau de bord, avec une note globale, aurait été plus judicieuse.
Enfin, le rapport présente des propositions concrètes mais reposent beaucoup sur le bon vouloir des personnes qui ont du pouvoir. Compte tenu du fait que ces  mêmes personnes (ayant le bras long) ont jusqu'à présent tiré la couverture vers eux et que les rapports inégaux dans la société ne datent pas d'hier, je pense qu'il est illusoire d’espérer des initiatives de leurs parts. 

La liberté du choix et les technologies sont de belles choses mais si elles réglaient tout, nous n'aurions sans doute jamais eu besoin d'un tel rapport. Ce travail est de bonne facture mais on a l'impression qu'il ne fait que répondre à "comment créer beaucoup de croissance rapidement" et "comment la faire durer le plus longtemps possible" sans jamais reconnaître que la Terre a des limites. Autrement dit, ce document est organisé autour de la création de richesse, de tout ce qui a un prix. C'est un comble car le mot "bien-être" y est inscrit 37 fois ! C'est un sentiment malheureux car cela signifierait que le bien-être ne se résume qu'à la croissance de la production et de la consommation. Mais faudrait-il s'étonner d'une telle conclusion quand on sait qui présidait la commission?