Article(s) en Réflexion : Aucun pour le moment...

vendredi 15 novembre 2013

Retour sur les JECO 2013

http://www.journeeseconomie.org/
Cette semaine, il n'y aura pas d'article sur la croissance (je réfléchis au 7e épisode de la saga).La (bonne) raison en est les JECO (Journées de l’Économie) à Lyon et où j'y passe le plus clair de mon temps en ce moment.

Ce n'est pas encore terminé mais je souhaite déjà faire un premier retour sur l'évènement. Les intervenants sont vraiment de qualité et les débats sont passionnants (avec une touche d'humour qui plus est!). "Reconstruire la Confiance" est le thème de ces JECO 2013.  

De nombreux économistes sont présents mais il est difficile de déterminer un consensus sur les solutions aux crises. 

Qu'ais-je noté jusqu'à présent :
- le fait que la gouvernance de l'Euro ne peut se faire par les règles. Un accord de croissance serait intéressant afin de stimuler la zone euro et de mener une politique industrielle digne de ce nom,
- la compétitivité coût et hors coût n'est pas satisfaisante en France. De ce fait, la marge des entreprises est trop faible, ce qui empêche tout investissement. Ce manque d'investissement provoquera des conséquences extrêmement négatives pour l'avenir de la France.
- les économistes hésitent entre choc de la demande ou de l'offre. Visiblement les deux sont en jeu en ce moment, et c'est pourquoi nous risquons la déflation.
- l’État doit effectuer des réformes. Réformes, réformes, réformes, D'accord...Mais de quoi? Aucun économistes n'a pu donner de réformes concrètes malgré l'insistance des médiateurs. Au mieux, on a pu entendre un besoin de réforme de l'enseignement et de la formation professionnelle (le mode de financement surtout) mais sans indication claire. Patrick Artus a même signalé que les économistes sont là juste pour signaler les problèmes mais en aucun cas donner les solutions ; implicitement, cela signifie que les solutions doivent être étudiées démocratiquement? Je le comprends comme cela en tout cas.
- de nombreux intervenants se plaignent du coût du travail et de la complexité du système administratif. Il faudrait flexibiliser le code du travail, faciliter les licenciements et baisser les cotisations sociales pour créer de l'emploi. Cela me semble quelque peu paradoxale dans la situation d'urgence dans laquelle nous sommes. L'autre solution serait d'exonérer totalement les salaires au SMIC (jusqu'à 1,1 ou 1,2 fois le SMIC) pour créer une vague d'embauche.
- les élus politiques présents ont souligné l'importance pour le secteur privé et public de travailler ensemble : cluster, Silicon Valley à la française, partenariat entre entreprises et universités,...
- le commerce mondial est complètement imbriqué. Nous dépendons des autres et ils dépendent de nous. La dernière étude de l'OCDE met en apparence le commerce internationale en valeur ajoutée (et non brute), ce qui intègre les biens intermédiaires. C'est la fin du "made in ____" et l'apogée du "made in world".
La mondialisation serait une force naturelle, imperturbable et contre laquelle il ne faut pas lutter. 

jeudi 7 novembre 2013

Saga de la croissance 6 - Histoire et Croissance

On dit que 1% ou 2% est un taux de croissance faible. On dit qu’il faut absolument dépasser les 2% de croissance pour sortir la tête de l’eau et créer des emplois (nets).
Ce qu’on ne dit pas, c’est que de tels taux de croissance sont des exceptions dans l’Histoire.
Que nous dit l’Histoire ? Que peut-on prévoir ?
 


La croissance décortiquée

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous propose un petit retour sur l’article précédent :
Il faut savoir que le taux de croissance est composé de deux éléments :
     - Le taux d’évolution de la production par habitant,
     - Le taux d’accroissement de la population.
La logique est simple : si la population augmente, la production devrait augmenter mécaniquement toutes choses étant égales par ailleurs. S’il y a des gains de productivité, la production augmente aussi car avec la même durée du travail, on produit plus ! Et s’il y a des gains de productivité et que la population augmente, c’est le jackpot.



L’Histoire

Angus Maddison a accompli un travail extrêmement intéressant sur la reconstitution des comptes nationaux. On sait ainsi qu’entre l’an 1 et 1700, le taux de croissance annuel moyen était en dessous de 0,1% avant d’atteindre 1,6% (toujours en moyenne) jusqu’en 2012.
En reprenant les données passées et prévisionnelles de Thomas Piketty, nous pouvons retracer la croissance mondiale depuis l’an 1 jusqu’en 2100 (sur la base d’un scénario prévisionnel central).

Pour mieux comprendre ce qu’il en est, visuellement parlant, j’ai souhaité mettre en évidence la part de croissance du PIB dû à l’accroissement démographique et celle provenant des gains de productivité.


Ainsi, pendant près de 1800 ans, la croissance mondiale moyenne ne dépasse la barre du demi-point de croissance. Elle décollera, en premier lieu, grâce à l’accroissement de la population avant de bénéficier d’un deuxième coup d’accélérateur avec les gains de productivité : révolutions industrielles, reconstruction d’après-guerres et rattrapage de la frontière technologique.



L’avenir

Les prévisions du graphique ci-dessus ont été établies à partir du scénario central de Thomas Piketty. Lui-même pense que les prévisions sont optimistes et qu'à l'avenir la croissance ne devrait pas dépasser 1 – 1,5% par an (hors pays en situation de rattrapage). Pour Robert Gordon c’est pire : les Etats-Unis devraient obtenir un taux de croissance du PIB inférieur à 0,5% à partir de 2050…
Ce serait peu par rapport aux trente glorieuses, mais bien plus que durant le premier millénaire et la première partie du deuxième millénaire (cinq fois plus !).

Pourquoi prévoit-on un tel ralentissement ?
Tout simplement à cause des deux composantes de la croissance : la démographie et les gains de productivité. Reprenez le graphique et vous constaterez que ces deux composantes expliquent, chacune, environ la moitié de la croissance de la production.


1. Un faible taux d’accroissement de la population

La croissance de la population se répercute sur la production : c’est mécanique toutes choses étant égales par ailleurs, c'est-à-dire que le chômage est contenu (ou diminue), que le taux d’emploi reste stable (ou augmente) et que la durée du travail reste la même (ou augmente).

Là où cela devient intéressant est que la transition démographique (baisse de la mortalité et maîtrise des naissances) crée un équilibre. Cette stabilité au niveau mondial devrait intervenir dans le courant de ce siècle selon les prévisions de l’ONU (scénario central).


Avec un taux d’accroissement lent et une stabilisation entre 10 et 11 Milliards d’habitants, le premier accélérateur de croissance risque de s’éteindre à petit feu.
Bien sûr tout cela reste dans le cadre d’un scénario prévisionnel et rien n’est sûr en sciences humaines. Toutefois, sans tomber dans le malthusianisme, il semblerait la population mondiale tende vers cet équilibre comme on le constate déjà dans la plupart des pays avancés.

 

2. Des gains de productivité plus faibles qu’avant

Je n’aime pas jouer à l’apprenti-sorcier en Économie. Même les meilleurs économistes se trompent et c’est tout à fait normal : les sciences humaines n’ont rien de prévisibles. Cependant, pour faire avancer le débat, il faut tenter d’analyser la situation et en tirer des scénarios.
Pour certains économistes, la Science va permettre de créer une croissance forte à l’infinie et pour tous ; cela me semble très utopiste mais j’y reviendrais plus tard. D’autres économistes pensent que la hausse extraordinaire de la production par habitant risque de ralentir – cela me semble bien plus probable. Elle pourrait même baisser, tout en restant supérieure à ce qui était la norme durant la quasi-totalité des deux premiers millénaires.
Plusieurs explications à cela.
 
A) Les pays à forte croissance sont aujourd’hui les pays émergents qui sont en situation (transitoire) de rattrapage. Ils se hissent petit à petit sur la frontière technologique des pays avancés et cela explique ces taux de croissance exceptionnels. C’est par exemple ce phénomène de rattrapage qui a permis des taux de croissance de 4 ou 5% pendant les trente glorieuses.
Je ne dis pas qu’il s’agit d’un processus rapide : il reste encore beaucoup de chemin à parcourir mais il est évident que ce coup de fouet ne durera pas éternellement.

B) En second lieu, je souhaite mettre en évidence la part colossale que représentent les services dans notre économie. Les représentations graphiques ci-dessous permettent de comparer la situation dans les années 50 et celle d’aujourd’hui (pour la France).

 
Les services se taillent la part du lion en termes d’emploi et de création de richesses. Attention : il faut cependant noter qu’une partie de ses services sont une externalisation des activités autrefois industrielles (intérim, comptabilité,…).
Si je vous parle de la prédominance des services dans notre économie, c’est que ce secteur génère moins de gains de productivité que le secteur primaire ou secondaire. En effet, si les révolutions vertes (agricoles) et industrielles ont générées une croissance incroyable sur plusieurs années, on peut difficilement imaginer une révolution tertiaire. L’exemple le plus souvent utilisé est celui de la coupe de cheveux : elle nécessite autant de temps qu’il y a un siècle. 
Certains évoquent alors la révolution des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et des Communication) mais les gains de productivité escomptés ne sont pas au rendez-vous. L’informatique a changé nos modes de vie  mais n’a pas provoqué de boom de croissance. C’est là que les prophètes ont annoncé l’avènement d’une nouvelle ère : l’économie de la connaissance. L’idée est plaisante mais reste au niveau embryonnaire pour le moment (réduction des budgets de l’éducation,…). Prétexter un changement majeur dans l’économie est courant pour justifier tout et n’importe quoi.
Le plus inquiétant est que la recherche et le développement se concentre surtout dans l’industrie, secteur en crise en France.

C) Enfin, le dernier point est celui des limites de la Science. Je ne souhaite pas la dénigrer mais montrer qu’il vaut mieux ne pas tout miser dessus. L’optimiste est une bonne chose mais la croyance, presque religieuse, en est une autre : cette forme de positivisme laisse penser que la science serait l’unique source d’avenir et de bonheur. Bien qu’appréciant les nouvelles technologies, je ne crois qu’il est bon de leur vouer un culte. Pas pour ces raisons là en tout cas. Cela étant dit, je vais me concentrer sur du concret et ainsi éviter de m’enfoncer dans la discussion philosophique.
On peut commencer par la définition même de l’économie : « Science ayant pour objet l’étude de la production, de la répartition et de la consommation des biens ou services rares ». L’avenir technologique est limité par nos ressources naturelles, cela à moins d’inventer de nouvelles énergies propres et renouvelables à l’infini. Toujours dans cette optique, la croissance de la production se voudrait immatérielle dans une large proportion, ce qui n’est pas évident aujourd’hui.
De plus, on remarque que chaque avancée diminue la probabilité d’un risque (explosion, maladie,…) mais en augmente la gravité des conséquences (le secteur de l’énergie est criant en la matière) : risques humanitaires, catastrophes écologiques, pandémies,...représentent l’envers du décor.
Enfin, on peut y mettre les moyens mais les révolutions technologiques ne se décrètent pas ; il existe une forte part de hasard. L’humanité nous réserve bien des surprises, c’est pourquoi il est bon d’être positif sur nos capacités, mais il ne faut pas tomber dans l’excès.



1% de croissance, c’est déjà beaucoup

Une croissance qu’on considère faible aujourd’hui, disons 1% tous les ans, est déjà très rapide. Cela signifie un tiers de richesse supplémentaire en moins de trente ans, ce qui renouvelle déjà les modes de vie et l’économie dans son ensemble.

Et puis, en fonction des pays, de la culture, des politiques et de diverses variables, cette croissance n’apportera pas la même satisfaction. Plutôt que viser la croissance de la richesse (résumée au PIB), il vaudrait mieux viser la croissance du bonheur et l’épanouissement de tout un chacun.

mercredi 30 octobre 2013

Saga de la croissance 5 - Croissance et Emploi

Emploioutai, Emploioutai : le marché de l’emploi est en crise, le taux de chômage augmente, le chômage de longue durée explose,…On entend qu’il faudrait de la croissance, baisser les impôts, diminuer le coût du travail, réduire la taille de l’État et faciliter les licenciements pour que cela aille mieux (concept de destruction-créatrice). Dit comme cela, cette potion me paraît bien amère et peu pertinente.
Cela nous amène au sujet du jour : quelle est le lien entre croissance et emploi ? Et si lien il y a, est-il systématique ?



Un peu de théorie

Le principe simplifié est le suivant : les gains de productivité permettent devenir plus compétitif et permettent aux entreprises de croître. Ces dernières peuvent affecter ces bouffées d’oxygène à l’investissement, à l’augmentation des salaires, à l’embauche, à la rémunération des actionnaires,…
Ce serait donc la croissance qui fait l’emploi. Dit autrement, sans croissance, pas d’emploi. En témoigne la violence des conséquences de la crise économique sur le marché de l’emploi.

Le graphique ci-dessous met en parallèle la croissance du PIB et la croissance du nombre d’emplois en France.


 Les deux courbes évoluent sensiblement de la même manière, bien que en décalage et dans des proportions différentes. Il est évident que le marché de l’emploi est sensible à la conjoncture, et donc à la croissance.
On estime que lorsque le taux de croissance français passe en dessous de la barre des 2% (taux de croissance potentielle de l’économie française), le chômage tend à augmenter.

Il faut savoir que le taux de croissance est composé de deux éléments : le taux d’évolution de la production par habitant et le taux d’accroissement de la population. C’est assez logique : si la population augmente de 1% (avec le même taux de chômage) et que le PIB par habitant reste stable alors le taux de croissance du PIB sera de 1% ; il n’y a pas de gains de productivité mais il y a plus de monde pour créer de la richesse.


La Loi d’Okun

Cette relation a été mise en équation par Arthur Okun à travers une loi éponyme : la loi d’Okun.
En appliquant cette loi pour la France, nous obtenons un coefficient compris entre 0,4 et 0,6 (en fonction de la durée de la période de référence) – nous prendrons 0,5. Et c’est là que cela devient intéressant : pour chaque point d’écart, en plus ou en moins, entre la croissance potentielle (les 2%) et la croissance réelle, le chômage est sensé progresser de 0,5 point (fonction inverse).

Application : le taux de croissance français prévisionnel pour 2013 est de +0,2%.
(2% - 0,2%) x 0,5 = 0,9
Selon la loi d’Okun, le chômage devrait progresser de 0,9 point. Comme fin 2012, le taux de chômage était de 10,1, il devrait s’établir à 11% (10,1+0,9).
Continuons les prévisions de Madame Irma : en 2014, les prévisions annoncent un +1% de croissance. Le chômage serait donc de [(2% - 1%) x 0,5] + 11 = 11,5% de chômage fin 2014.

Attention : le coefficient d’Okun est aussi influencé par la « rigidité » du marché du travail (législation,…) mais ce caractère n’est pas pris en compte dans la formule.

En suivant les préceptes d’Okun, il faudrait toujours plus de croissance.
Et pourtant…



La croissance est-elle la potion magique pour l’emploi ?

Le lien emploi-croissance est en réalité plus complexe.

Vous trouverez ci-dessous trois graphiques rapportant le taux de croissance à différents indicateurs de l’emploi, à différentes périodes pour différents pays. Les deux premiers rapportent le taux de croissance du PIB au taux de croissance de l’emploi, d’abord sur la période 1992-2003 (ce graphique-là n’est pas de moi) puis sur 2003-2012. Le dernier graphique met en parallèle taux de croissance et taux d’emploi (= le nombre de personnes en poste rapporté à la population active). 


Qu’est-ce qu’il en sort ? Rien ? 
Et bien oui.
Pour un même taux de croissance du PIB, création d’emplois et taux d’emploi divergent en fonction des pays. La relation croissance-emploi n’est pas directe et toute croissance n’est pas forcément synonyme d’emploi.


Les gains de productivité, pierre angulaire de la relation croissance et emploi ?

Rappelez-vous : la croissance se décompose en gains de productivité et en accroissement de la population.
Si la croissance est tirée par les gains de productivité et que la durée du travail reste la même, alors l’impact de la croissance sur l’emploi sera quasiment nul à court terme. Comme il faut moins de personnel pour effectuer les tâches, pourquoi embaucher ?

Cependant, les gains de productivité vont permettre d’augmenter les revenus de ceux en poste ou aux commandes des entreprises. Si 1/ils choisissent de ne pas épargner et si 2/l’investissement ou la consommation reste concentré au niveau national, alors il y aurait un effet positif sur l’emploi à moyen et long terme. Toutefois, il est difficile d’affirmer que la croissance de l’emploi suivra la croissance du PIB.
Cela dit, dans les autres cas (épargne, achats de biens importés,…), l’effet sur l’emploi sera nul.

Enfin, le secteur va aussi influencer les créations de l’emploi : à taux de croissance égal, certains secteurs créeront plus d’emplois que d’autres.

Le lien croissance et emploi n’est donc ni direct, ni instantané.


Enrichir la croissance en libéralisant le marché du travail : une vision idéologique ?

Certains économistes et essayistes vont prôner la libéralisation du marché du travail au nom du plein emploi. En flexibilisant l’emploi, l’offre et la demande feraient tout le travail ! C’est une vision utopique car :
   1/ Les salariés ne peuvent pas se reconvertir du jour au lendemain,
  2/ Les nouvelles compétences et qualifications ne seront pas disponibles d’un claquement de doigt,
   3/ Les Hommes ne sont pas aussi mobiles que le capital ou les biens,
  4/ On voudrait faire croire qu’en licenciant plus facilement, il y aurait moins de chômage. La tournure de la phrase peut faire rire mais il faut savoir qu’il est déjà très facile de rompre un CDI en France (contrairement aux CDD).
   5/ Les dommages du chômage, en particulier de longue durée, sont terribles au niveau individuel et collectif. Il est dangereux de toujours raisonner au niveau macroéconomique car on en perd notre humanité,
   6/ Durant le temps d’adaptation et de chômage à court terme, il faut bien financer les retraites, la Sécurité Sociale et les autres services publiques !
   7/ Où est l’intérêt de détruire les acquis sociaux (qui sont des gains !) pour créer de la richesse ? Ne devrait-on pas hisser l’humain au centre de l’Économie ? La richesse ne devrait être qu’une corollaire.



La croissance et la politique

Il apparaît que la croissance seule ne permettra pas de créer (durablement) des emplois.

De plus, selon la théorie économique, il faudrait 2% de croissance annuelle en France pour diminuer le chômage. Or le XXIe siècle risque d’être celui d’un renouement avec des taux de croissance faible. Avec la transition démographique, il est peu probable que les pays développés obtiennent des taux de croissance supérieurs à 1,5% par an.
Dans son rapport "Horizon 2060", l'OCDE estime un taux de croissance annuel moyen pour les pays de l'OCDE (les pays développés) compris entre 1,75 et 2,25 jusqu'en 2060, ce qui est très optimiste à mon goût, surtout avec un taux de fécondité très faible.
Robert Gordon pense que le taux de croissance sera inférieur à 0,5% pour la période 2050-2100 aux États-Unis mais on peut penser que cette prévision est assez pessimiste.

Dans de telles conditions, il est difficile de tout miser sur la croissance pour obtenir des emplois.

Le marché de l’emploi et l’activité économique en général doivent être accompagnés d’une politique volontariste. Les politiques doivent enrichir la croissance en emplois, par exemple en favorisant le partage du travail et non pas en laissant faire.
On pourrait même dire que c’est un choix de société car il pourrait y avoir du travail pour tous (hors chômage structurel, mais qui serait capable de l’évaluer correctement ?). Il pourrait même y avoir du travail même sans croissance avec les politiques adéquates.

Le temps du capital n’est pas le même que celui des Hommes et c’est le rôle de l’État de veiller au grain : l’Homme.

vendredi 25 octobre 2013

Saga de la croissance 4 - Croissance et Développement

Nous avons placé la croissance du PIB sur un piédestal jusqu’à parodier le gouvernement quand l’économie stagne (Le clip « Croissanceoutai » des Guignols de l’info, ça vous dit quelque chose ?).

On peut pourtant se demander s’il existe un lien entre développement et croissance. Après tout, la richesse d’un pays ne devrait pas se reconnaître à ses comptes en banque ou à son taux de prélèvement obligatoire mais plutôt à ses Hommes et ses Femmes. Quand je dis qu’il faudrait remettre l’humain au cœur des modèles économiques, je ne plaisante pas !
C’est pourquoi, j’ai cherché à identifier la présence d’un lien entre croissance et développement.


Ce que nous dit la théorie

Dans la théorie économique, la corrélation entre développement et croissance est presque évidente.

D’un coté, le développement apporterait la croissance sur le long terme : l’éducation, la santé et l’espérance de vie permettent de créer de nouvelles richesses.

De l’autre, la croissance permettrait de financer le développement, les amélioration et/ou changements dans les modes de vie.



Comment mesure-t-on le développement ?

Le développement est une notion subjective.
En effet, chacun d’entre nous possède une vision différente du développement. Toutefois, il est possible d’extraire un socle commun : la santé, l’éducation, l’espérance de vie, la liberté d’expression, l’égalité homme-femme, etc… Tout cela se révèle être un amas d’éléments abstraits et difficilement chiffrables (le « Doux ») ; il faut donc effectuer des choix qui ne sont pas sans importance sur le résultat.

Doit-on y inclure des valeurs telles l’égalité des sexes ou du niveau de démocratie ? En fait, il existe derrière la notion de développement, une pesanteur culturelle qui oblige à choisir un dénominateur commun peu poussé. C’est pourquoi, les indicateurs de développement dégagent tous une vision globale mais tronquée.
 
Il existe de nombreux indicateurs, comme toujours, mais pour des raisons de simplicité, je n’évoquerai que l’IDH (Indicateur de Développement Humain).


L'IDH

L’IDH n’est pas un indicateur parfait (mais en existe-t-il en Economie ?) mais il permet d’avoir un aperçu rapide du développement dans le monde.
L’IDH est un indicateur composite : il synthétise des indicateurs liés à l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le revenu par habitant.
Il débute à 0 (développement faible) et va jusqu’à 1 (développement maximal), ce qui permet d’établir des comparaisons entre pays.
Le schéma ci-dessous me paraît plutôt clair pour illustrer les différentes composantes de l’IDH :
 


L’IDH en Action

Qui sont les champions de l’IDH ? Le haut du classement (ici les 20 premiers) est composé quasi-exclusivement de pays dits riches ou développés, avec une forte représentation des pays nordiques.

Le nuage de points ci-dessous permet de mettre en évidence le lien qui existe entre le PIB par tête et l’IDH. La courbe de tendance (en vert) indique très clairement qu’il existe une forte corrélation entre les deux. Le principe serait le suivant : plus un pays est riche (en PIB), plus il est développé (en termes d’IDH).


Ce n’est en soit pas étonnant car le PIB (Produit Intérieur Brut) est une notion très proche du RNB (Revenu National Brut), indicateur entrant dans la composition de l’IDH.
J’ouvre une –brève– parenthèse technique pour ceux qui le souhaitent : [le RNB est égal à la somme du PIB et du solde des revenus extérieurs (avec l’étranger). Or, le solde des flux primaires avec le reste du monde étant généralement faible, RNB et PIB sont souvent proches.]
 Il est donc logique de trouver une corrélation entre les deux car l’IDH est un indicateur composite intégrant une variante du PIB. Evidemment, les autres indicateurs entrants dans le calcul de l’IDH (ceux de la santé, de l’éducation,…) pourraient changer la donne mais ce n’est apparemment pas le cas quand on regarde ce nuage de points.

Toujours sur ce graphique, on peut noter l’existence de quelques extra-terrestres comme le Qatar, le Luxembourg, le Koweït,… : ce sont soit des paradis fiscaux, soit des pays pétroliers.

Cela me permet de vous faire remarquer que l’IDH n’intègre pas de notions d’égalité entre sexes, de répartition des revenus ou encore de pauvreté. Ainsi, les revenus (anormalement) élevés de ces pays permettent de les faire grimper dans le classement et d’en oublier qu’on mesure le développement.




Les limites du lien Croissance-Développement

Croissance = Développement ?

La première limite de ce lien se trouve dans la définition même du développement.
Si je vous dis que la croissance seule ne permet d’entraîner un développement vertueux, il faudrait avant tout être d’accord sur la notion de développement.

Prenons le cas du Qatar ou du Koweït. Malgré des revenus extrêmement importants à l’échelle du pays (d’où un IDH élevé), peut-on dire que nous avons affaire à des nations modèles ?
L’IDH donne une vision pondérée de l’éducation, du revenu et de la santé. Un revenu élevé peut permettre d’écraser les deux autres composantes (éducation, santé) et d’élever l’IDH. Cela pose problème car aucune indication n’est donnée sur sa répartition ; les pays pétroliers, très présents dans le haut du classement de l’IDH, sont des modèles d’inégalités avant d’être des modèles de développement. Seuls quelques individus profitent des bienfaits de la croissance pendant que la population vit très difficilement.
Cela dit, on retrouve ce problème dans tous les indicateurs uniques fonctionnant sur un système de moyennes.

Enfin, l’IDH ne prend pas en compte de critères écologiques ou de soutenabilité. Un pays qui détruirait son patrimoine naturel (en polluant par exemple), peut voir son IDH exploser alors que l’avenir de la nation est en danger.



Croissance = Développement pour toujours ?

Cela nous amène à la deuxième limite du lien entre croissance et développement : la croissance n’enclenche pas nécessairement de développement vertueux. L’inverse paraît plus crédible.

Le graphique ci-dessous met en parallèle le taux de croissance de l’économie française (PIB) et celui de son IDH. Je reconnais que la série est courte mais je ne dispose malheureusement pas d’autres données.

Vous admettrez que la corrélation entre les deux n’est pas évidente ici. On peut en déduire que la croissance du PIB ne permet de développer une nation que sous certaines conditions.  
Et encore, vous n’avez pas tout vu. Vous trouverez ci-après la mise en parallèle de l’IDH et de la croissance du PIB (par habitant) pour différents pays (choisis au hasard, sur différents continents et avec des modèles économiques/politiques différents). 

Aucune tendance ne semble sortir du lot.

Le développement, tout comme la croissance d’ailleurs, ne se décrète pas, mais une chose les relie : le contexte institutionnel. Les politiques ont un rôle essentiel dans le développement. Dit autrement, c’est le cadre institutionnel qui enclenche et canalise aussi bien croissance que développement.
Bien que la croissance permette de générer des revenus supplémentaires, seuls un gouvernement progressiste permettra de mettre en œuvre une politique de développement.
Imaginez un pays au revenu élevé mais où une élite s’accaparerait le produit de la croissance et ferait tout pour asseoir leur pouvoir. Il peut y avoir développement, mais pour autant il faudrait se pencher sur le pourquoi du comment. Chose que l’IDH ne permettra de faire (ou même de constater !).
 A l’inverse, un pays avec peu de croissance mais où les fruits de cette dernière sont répartis de manière efficace engendreront des améliorations des conditions de vie.



Construire son propre indicateur

Le site internet du PNUD offre la possibilité de construire soi-même son indicateur. C’est par ici :

Vous trouverez le mien ci-dessous où j’ai intégré différentes données supplémentaires (inégalités, égalité des sexes,…) et volontairement minoré le poids des revenus par habitants pour éviter l’effet « paradis fiscal ». Les pays nordiques sont clairement devant avec cet indicateur « personnel ».
PS : J’aurais bien voulu y intégrer la notion de bien-être ou de soutenabilité mais ce n’est malheureusement pas possible.

Voir en plein écran