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vendredi 11 octobre 2013

La rupture Economie réelle-Bourse-Capital

La Bourse est une drôle de bête. Elle semble parfois se diriger à l’instinct, sans forcément tenir compte de la situation économique.
La crise économique sévit en Europe mais les bourses ont déjà récupérées ce qu’elles avaient perdu. Les États-Unis sont en plein « Shutdown » (arrêt d’une partie de l’administration faute de crédit budgétaire) mais les bourses montent !  Comment ne pas imaginer qu’il puisse y avoir un décrochage entre l’activité économique et la Bourse ?

Dans cet article, j’irai encore plus loin et étendrai le débat au marché des actifs (immobilier, actions,…). Et je ne suis pas le seul à m’y intéresser : de nombreux économistes ont fait été état de cette rupture avec d’un coté, une croissance faible et, de l’autre, une explosion de certains patrimoines. 



La théorie

Il existe mille et une façons d’évaluer le prix d’une action ou d’un actif en général. Pour certains, c’est la méthode d’actualisation des dividendes (modèle Gordon et Shapiro) ou l’actualisation des flux de trésorerie disponible, pour d’autres c’est l’analyse de la situation de l’entreprise (chiffres d’affaires,…), ou bien l’estimation de la plus-value latente, etc…Le but ici n’est pas de les présenter mais d’afficher la couleur : de nombreux économistes et financiers planchent, jour et nuit, sur la manière de calculer le prix des actions.

D’un point de vue théorique, ces modèles permettent d’utiliser les mathématiques pour fixer un prix. Il faut généralement croiser les formules et les analyses pour arriver à quelque chose de cohérent. Mais attention, dans l’économie mathématique, les hypothèses à la base des modèles sont souvent très limitatives. Il est difficile de mettre un nombre sur toutes les interactions humaines et encore plus de chiffrer tout et n’importe quoi. Ce principe s’applique d’ailleurs aux sciences économiques toutes entières, bien que cela s’oublie.
Il existe tellement de paramètres, dont certains ne sont pas mesurables, qu’il est impossible de créer un modèle parfait : la situation politique, la politique monétaire, le taux d’intérêt, le taux d’inflation, la situation économique de l’entreprise, l’avenir de l’entreprise, la croissance de son secteur, la volonté de distribuer des dividendes, la culture, l’heure de la journée,...A cela s’ajoute le fait que certains actifs progressent plus vite que d’autres en raison de progrès techniques ou de la raréfaction des ressources naturelles.
Ces modèles permettent, tout au plus, de donner une indication.

Un point qui a probablement favorisé cette euphorie boursière est la politique du taux d’intérêt bas. La plupart des banques centrales ont choisi une politique monétaire souple et  ont même donné des signaux forts quant à la durée de cette politique : le long terme. Ces taux influencent à la baisse le rendement des actifs sûrs (dettes des États par exemple).
Ce flot de liquidités qui finit dans les banques se dirige presque "naturellement" en Bourse et dans l’immobilier qui offrent des taux de rendement plus alléchants.

Enfin, pour clore la partie technique, une expression a récemment fait son apparition aux États-Unis pour caractériser cette vigueur à toute épreuve des bourses : le « crisis fatigue ». Simplement, cela signifie que les marchés en ont vu des vertes et des pas mûres, si bien qu’il en faudrait vraiment beaucoup pour les faire chuter.
Cette idée me rappelle tous ces débats sur la nouvelle économie qu’on rabâche à chaque envolée des bourses : « ne vous inquiétez pas, c’est normal si la bourse est complètement déconnectée de la réalité économique : nous sommes entré dans une nouvelle Économie! ». Malgré mon jeune âge, j’ai déjà entendu tellement de fois cette expression, sans fondement, qu’on se croirait dans la fable d’Esope « le garçon qui criait au loup ».



La logique

En toute logique, les rendements de la Bourse et du capital devraient suivre la croissance économique, au moins sur le long terme. En effet, comme le taux de croissance indique l’évolution de la richesse, si le rendement du capital est supérieur à la croissance, cela signifie qu’il y a déformation dans le partage de ces richesses.

Il y a quelques années, un des mes professeurs avait jeté l’expression sur la table : « nous sommes dans une crise des ciseaux ». Il faisait référence à l’effet ciseau dans les sciences de gestion, lorsque les dépenses (charges) et recettes (produits) évoluent très différemment. Pour lui, le rendement du capital et le taux de croissance évoluent en opposition l’un de l’autre, ce qui serait la cause principale de la crise actuelle.

En regardant ce graphique, on remarque que le rendement du capital est plus élevé que la croissance. Autrement dit, les revenus du capital augmentent plus vite que la croissance des richesses dans le pays. Toutefois, on ne peut pas vraiment parler d’effet ciseau.
Il me paraît pertinent de rentrer dans le détail du taux de rendement et d’en isoler deux composantes que sont le taux de rendement boursier et le taux de rendement de l’immobilier (hors plus value) :
 

Dans le dernier livre de Thomas Piketty (le capital au XXIème Siècle), la loi numéro 2 résumerait presque à elle seule la logique d’ensemble. Il s’agit de l’équation r > g [où r est le taux de rendement et g est le taux de croissance] : lorsque cette équation est vraie, les revenus du capital deviennent prépondérants dans le revenu national et le patrimoine se concentre. Et cela alors que le capital est déjà très concentré :


Ainsi sur le long terme, il suffit que le taux de rendement du capital (4-5% dans l'immobilier hors plus-value et 6-8% en bourse) soit supérieur à la croissance (entre 0 et 0,5% en France pour 2013) pour que le capital prenne de l'ampleur : c'est mécanique !
Les gains de productivité et la demande étant relativement faibles en ce moment, le capital va plutôt aller vers ce genre d’actifs (immobiliers + boursiers) qui rapportent plus. C'est même un phénomène d'accumulation qui s'auto-entretient car tout le monde s’attend à une hausse continue. Ces croyances auto-réalisatrices et cette instabilité sont propres au marché des actifs.

Mais il y a une limite : dans ce cercle vicieux où les rendements du capital sont supérieurs à ceux de l’investissement productif, la base industrielle est sapée petit à petit ; or, c’est sur cette dernière que repose une partie de ces rendements !



Des conséquences sur l’économie réelle

Le graphique suivant présente le taux de profit des entreprises après taxes mais avant intérêts et dividendes.
 

On constate que les entreprises françaises souffrent d’une faible rentabilité (avant versement des dividendes), en comparaison de leurs homologues étrangers. De plus, pour être attractives, les grandes entreprises françaises ont pris l’habitude de distribuer de généreux dividendes.
Pourquoi vous dis-je cela ? On parle de compétitivité mais il ne faut pas aller bien loin pour comprendre que le manque d’investissement qui en découle aura des conséquences négatives sur l’économie réelle à moyen et long terme.

M. Volot, Vice-président du MEDEF, l’a clamé à haute voix lors d’un débat à l’université d’été du MEDEF (et c’est une bonne chose) :
« Les entreprises n'investissent pas assez. Est-ce que c'est la faute de l'Etat ?  […] De vous à moi, on n'a pas une part de responsabilité là-dedans, non plus ? »
Tout cela me permet de rétablir le lien avec le titre de cet article : c’est cette stratégie financière qui justifierait la bonne santé de la bourse. Je m’explique. Grâce à la crise, les grandes entreprises ont réussi à maintenir une politique de salaires faibles et même de profiter de la croissance des émergents ; se faisant, elles peuvent verser de substantiels dividendes, utiliser le cash pour racheter des actions et faire grimper le cours des actions.

Est-ce que ce système est viable ? Je ne le pense pas car cela affecte le marché de l’emploi, les salaires (surtout les ménages modestes) et donc la consommation, qui est le moteur numéro un de la croissance. Si le gâteau des richesses ne grandit plus (ou presque) et que le rendement du capital reste toujours plus élevé que le taux de croissance, alors le capital se concentrera toujours plus.
Mais jusqu’à où ?

Pour Thomas Piketty, le rapport capital/revenu, qui a tourné autour des 400% (= les patrimoines représentent environ 4 années de revenu national) au XXe siècle, devrait quasiment doubler d'ici la fin du XXIe siècle (environ 700%). Il s’agit de prévisions mais cela semble tout à fait possible.

Est-ce qu'une telle organisation des richesses sera efficace ? Quelles seront les conséquences sur la société ? Comment les politiques géreront ces fortes inégalités ? Autant de questions qu’on peut se poser.

Dans l’immédiat, il me semble pertinent de mettre en œuvre une stratégie industrielle au niveau français, ou mieux, à l’échelle européenne. Il ne faut pas attendre que cela se fasse sur la base du volontariat, car le fer de lance du MEDEF repose uniquement sur la baisse du coût du travail et l’allègement de la législation du travail (entre autres : les licenciements et la négociation individuelle). Seule la volonté politique permettra de dégripper la compétitivité. Cet objectif de longue haleine ne peut être que le résultat d’un plan concerté entre les entreprises et l’État.

mardi 8 octobre 2013

Pause fiscale : fausses espérances et faux débat

Ras-le-bol fiscal, pause fiscal, réforme fiscale,…On se croirait en pleine révolution ! Tant d’expressions, tant d’espoirs mais si peu de résultats, maintes contradictions et de nombreux retournements.



Une baisse historique des dépenses (en trompe-l’œil)

C’est en tout cas ce qu’affirme le ministre du budget : une économie d’environ 15 milliards d’euros. Le terme d’économie est mal employé. Une économie signifierait une baisse des dépenses par rapport à l’année précédente, or, il s’agit en réalité d’un coup de frein à l’augmentation « naturelle » de la dépense publique ; cette dernière incluant l’inflation et la revalorisation des retraites des fonctionnaires. En comparant une année sur l’autre, il y a donc une augmentation de la dépense publique : +0,5% (soit 5 milliards en plus, mais moins que les 20 milliards estimés en cas d’augmentation « naturelle »).

D’autres chiffres ont été cités, comme celui d’une baisse de 1,5 milliards des dépenses de l’État (un des postes de la dépense publique)…mais hors charge de la dette et des pensions ! Encore un euphémisme politique.

Enfin, ce budget est avant tout une série d’objectifs et est donc sujet à caution.



La pause fiscale pour 2014 ? Pour les entreprises mais pas pour les particuliers

Les différents représentants du gouvernement l’avaient pourtant annoncé : la pause fiscale c’est maintenant ! La réalité est plus dure : ce ne sera pas pour tout le monde et ce serait plutôt pour 2015.

En 2014, voici ce qui devrait se passer, en vrac :
  • Pour les particuliers : la TVA va augmenter, le plafond du quotient familial revu à la baisse, une augmentation de l’imposition sur certaines plus-values, suppression et rabotage des niches fiscales, cotisations retraite en hausse, nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, apparition de la taxe écologique, etc…
  • Pour les entreprises : création d’un impôt sur l’EBE (Excédent Brut d’Exploitation) qui devrait se transformer en (sur-)majoration de l’impôt sur les sociétés (IS), nouvelles modalités du CFE (Cotisation Foncière des Entreprises), suppression de l’IFA, modification du barème de la C3S et j’en passe !

En parallèle, les collectivités locales auront davantage de marges de manœuvre dans la fiscalité locale et pourront augmenter les taux de prélèvement. Comme l’Etat contribue de moins en moins au fonctionnement des collectivités locales, on peut estimer que ces dernières profiteront de cette liberté pour obtenir des recettes supplémentaires.

Au final, la fiscalité devrait augmenter de 3 milliards d’euros mais ce chiffre marque des disparités. La fiscalité des entreprises va baisser et sera compenser par une plus forte pression fiscale sur les particuliers. Cela se traduit par une dizaine de milliards d’« allègement »  pour les entreprises, qui sera compensée par des recettes, supplémentaires, sur le dos des ménages.
Une des nouvelles niches fiscales pour les entreprises : le Crédit-Impôt Compétitivité (CICE) fera économiser 4% de la masse salariale aux entreprises…le tout financé par les contribuables comme vous l’avez probablement compris. Or le mécanisme du CICE est complexe et profitera peu aux petites entreprises qu’on voudrait tellement voir grandir et s’imposer à l’international.



Qui va payer la facture chez les particuliers ?


 1. Tout le monde en paiera une partie avec l’augmentation de la TVA. C'est un impôt injuste car touchant tous les revenus de la même manière. Au 1er janvier 2014, la TVA à taux normal (19,6%) passerait à 20%, la TVA à taux intermédiaire (7%) grimperait à 10%, tandis que la TVA à taux réduit (5,5%) serait soit au même niveau, soit réduite à 5%.


2. Concernant l’impôt sur le revenu (IRPP), plusieurs remarques :
  • Déjà savoir que la moitié des français n’y est pas soumis à cause de la faiblesse de leur revenu imposable.
  • Cela dit, l’austérité, et en particulier le gel du barème d’imposition depuis quelques années, a fait passer cette frontière à une quantité non négligeable de particuliers (400 000 environ sur les 940 000 nouveaux contribuables en 2012). Pour ceux-là, l’impact de l’IRPP est minime : quelques euros à régler au trésor public ; en effet, l’impôt sur le revenu est progressif en France et réparti par tranches – vous trouverez plus d’informations dans un de mes précédents articles intitulé « le mythe des exilés fiscaux », dans la partie « trop d’impôt ».  Le vrai problème ce n’est pas cette dizaine d’euros d’IRPP mais ses conséquences en dominos : cela déclenche l’éligibilité à une myriade de taxes comme la taxe d’habitation ou sur l’audiovisuel. Espérons que la réforme de la décote – un mécanisme avantageux pour les revenus modestes – permettra de rectifier cet effet de seuil. Le ministre du budget a récemment évoqué une possible augmentation du plafond du revenu fiscal de référence afin de faire sortir de l’imposition les plus modestes devenus éligibles à l’IRPP.
  • Chez les autres contribuables, la hausse de la pression fiscale sera progressive. Pour l’Institut des Politiques Publiques, elle sera de +3% pour la tranche de revenu 1700-3000€/mois, +5% pour la fourchette 3000-13500€/mois et +9% au-delà. 
 



Un mauvais débat : c’est une réforme fiscale dont le pays a besoin

Nous nageons dans un monde où l’arbre cache la forêt. Derrière la pause fiscale se cache l’idée étouffée d’une révolution fiscale : remettre à plat la fiscalité française.

Un fouillis fiscal

On annonce quelque chose, on revient dessus, finalement on en fait le double…personne ne sait exactement où l’on va. Prenons l’exemple de la tranche d’impôt à 75% : ce sont finalement les entreprises qui la paieront pour les salaires supérieurs à 1 millions d’euros. On peut aussi citer la nouvelle taxe sur l’EBE (Excédent Brut d’Exploitation), qui est déjà enterrée pour laisser placer à une majoration de l’impôt sur les sociétés…Toutes ces mesures, ces colmatages, cet enchevêtrement de lois entraînent une grande instabilité. Pour préparer l’avenir, les particuliers et, surtout, les entreprises ont besoin de visibilité. Le président de la république avait annoncé dans son programme qu’il voulait réformer la fiscalité mais ce noble objectif a fondu comme neige au soleil.

Le fouillis fiscal dans lequel nous sommes est d’une incroyable complexité, ce qui fait perdre du temps aussi bien aux contribuables qu’à l’administration. Une telle inertie empêche la prise de décision rapide, ce qui nuit à l’économie et à l’entrepreneuriat.  


Un fouillis administratif

Au-delà de l’aspect fiscal, il y a l’aspect administratif et déclaratif. Par exemple, créer un établissement secondaire représente une sacré paperasse, pas tant pour la création juridique (bien que...), mais pour toutes les déclarations au quotidien...Souvent, l'administration, elle-même, hésite sur les formulaires ou ne sait pas comment remplir correctement cette paperasse compte tenu du caractère unique de chaque entreprise ; autant de frein à la prise de risques et à la croissance quand on sait que les TPE représentent 95% du tissus économique français.
Et on s'étonne qu'elles ne veulent pas grandir ni se tourner vers l'international (encore plus de paperasse!).


Au delà, le mille-feuille législatif provoque aussi de l’incertitude quant à la légalité et la manière de procéder dans un grand nombre de cas. Les agents de la DGFIP admettent eux même ne pas pouvoir répondre, de peur d'engager l'administration fiscale à tort. Pour éviter une catastrophe en cas de contrôle, il reste la solution du rescrit fiscal qui est une perte de temps supplémentaire, dont PME en maîtrise les rouages et qui n’empêchera pas de rester sans réponse.


Des portes dérobées

Certains arrivent à profiter de ce système en exploitant les niches fiscales, les paradis fiscaux ou les ficelles du pouvoir. Avec l’aide d’une batterie de fiscalistes, de gestionnaires de patrimoine ou d’inspecteur des impôts reconvertis, les experts se livrent à de l’optimisation fiscale tant que cela reste légal, et à de l’évasion/fraude fiscale lorsque les mécanismes sont hors-la-loi. La frontière entre les deux mondes est mince voire poreuse car soumise à une grande subjectivité. Simplifier la fiscalité française serait un moyen efficace de lutter contre ces comportements. Les équipes de contrôleurs et d’inspecteurs des finances publiques devraient également gonfler, non seulement pour les contrôles, mais aussi pour l’aspect pédagogique.
Tout cela ne plairait probablement pas à certains groupes de pression mais ce serait pour le bien de la majorité. Cette efficacité renforcée de l’économie du pays améliorerait notre attractivité.


Un manque de progressivité

J’en parlais déjà dans le mythe des exilés fiscaux, mais autant le rappeler ici : le système fiscal a beaucoup perdu de sa progressivité. Pour preuve, vous trouverez ci-dessous le graphique récapitulatif de l’imposition des ménages (tout inclus : TVA, IRPP,…) à partir des données de Thomas Piketty.

La fiscalité indirecte – c'est-à-dire celle qui ne tient pas compte des revenus – représente la majorité des recettes budgétaire. Il paraît cohérent de payer en fonction de ses revenus pour préserver les principes de la République mais aussi pour offrir des services publics de qualité. A parler de pression fiscale ou de pic fiscal, on en oublie que l’impôt n’est pas une destruction de richesses mais aussi la création d’un avenir meilleur.



Les maîtres-mots ne devraient pas être l’austérité ou la pause fiscale mais plutôt la lisibilité, la simplification et la réforme du système fiscal. C’est dans cet esprit, pionnier en Europe, que la France retrouvera des couleurs. C’est par ce choc de simplification qu’elle retrouvera, en partie, sa compétitivité. Mais cela demanderait une courageuse décision politique…

jeudi 3 octobre 2013

Saga de la croissance 3 - Croissance et Répartition

Toujours en pleine saga de la croissance, nous allons nous atteler ce soir au lien entre la croissance et sa répartition. Au départ, je pensais intituler cet épisode « croissance et inégalités » mais cela donnerait déjà le tempo.

Si vous avez déjà lu mes précédents articles sur ce blog, vous saurez que la répartition des richesses est une question qui m’intéresse beaucoup. En effet, il s’agit d’un thème récurrent de mes recherches bien que je considère le terme de richesse dans un sens plus large que le PIB.



Un peu de théorie

Au début des années 50, Simon Kuznets se livra à des recherches et recueilli les données disponibles en matière de répartition des revenus et du patrimoine. Ses travaux, de grande qualité pour l’époque, permirent d’établir la Courbe de Kuznets qui rapporte le niveau de revenu aux inégalités.


 Que pouvons-nous en tirer ? La hausse des inégalités apparaît être un phénomène naturel pendant la première étape du développement d’une société. Elle serait une sorte de mal nécessaire car, au fur et à mesure, les inégalités se résorbent naturellement.


Environ une décennie plus tard, Robert Solow établit un modèle économique intitulé « sentier de croissance équilibre ». On peut en tirer de très nombreux enseignements mais celui à retenir pour notre sujet est que les richesses augmenteraient pour tous dans des proportions similaires. En allant au bout de cette théorie, l’économie devrait atteindre un point d’équilibre, sans croissance. Toutefois Robert Solow ne peut accepter cet état stationnaire point et pense que les progrès technologique permettra toujours créer de la croissance.

Dans le même temps est apparue l’idée du ruissellement (« trickle down » en anglais) : à l’instar du cours d’eau qui s’écoule en petits filets, la croissance ruissellerait naturellement vers tous les individus. En d’autres termes, la création de richesses profiterait finalement à tous, au moins sur le long terme.

Enfin, un peu partout dans le monde, nous pouvons constater un effet de convergence : les pays pauvres et émergents rattrapent inévitablement la frontière technologique mondiale. C’est un fait.



La croissance permet de réduire les inégalités…

Compte tenu des apports de ces grands économistes, il est évident que la croissance profite à tous. La répartition se fait plus ou moins naturellement  soit à proportion égale à long terme, soit sur la base du mérite (ceux qui prennent des risques).

Très souvent, les économistes vont citer des exemples de réussite spectaculaire, comme la Chine, l’Inde ou l’Asie du Sud-est ; dans un précédent billet, je citais une éminence grise qui criait haut et fort que les pauvres rêvent tous de la croissance afin de sortir de la pauvreté. J’exagère sans doute, mais pour ce genre d’économiste, la croissance résoudrait tous les problèmes de la pauvreté et donc d’inégalité (car la pauvreté est relative : sans pauvre, plus de riches ou presque). La croissance permettrait de faire converger les revenus et les espoirs de ce monde. C’est pourquoi il faudrait tout mettre en œuvre pour « libérer » la croissance.

Derrière l’idéologie de la croissance à tout prix que prônent certains économistes, on perçoit la présence d’une main invisible. Leurs livres vantent les vertus de la croissance (du PIB) à tort et à travers mais sans en expliquer le fonctionnement.



…Mais pas obligatoirement

Il est complètement illusoire de considérer la croissance (du PIB) comme LE remède universel. Comme indiqué à de très nombreuses reprises sur ce blog, le PIB et la croissance ne représentent que des composantes du processus de développement. Le fait d’organiser toute l’activité économique et politique autour de la croissance peut entraîner des effets pervers sur notre société : on en occulte alors des pans entiers.

   1. Critiques de la courbe de Kuznets

Simon Kuznets est un pionnier de l’étude empirique des inégalités. Qu’on soit bien clair tout de suite : je ne méprise pas ses études empiriques. Elles sont remarquables mais d’un autre temps et surtout teintées d’une forte idéologie datant de la guerre froide.
Lorsque Kuznets délivre ses déductions, le monde occidental est en reconstruction et baigne dans une croissance exceptionnelle que nous connaissons sous l’expression des trente glorieuses.  Les guerres, les chocs économiques, les innovations technologiques dans l’industrie et la création d’un système social/fiscal ont, d’une part, remis les compteurs à zéros et, d’autre part, généré des gains de productivité sans précédents…pour ne pas dire unique dans l’Histoire. Soulignons ici que cette croissance était tirée par le rattrapage de la frontière technologique – les Etats-Unis – par les pays européens.

La courbe de Kuznets a été élaborée dans ce contexte et on ne peut pas lui reprocher ses conclusions. En effet, c’était les seules données disponibles à l’époque mais la donne est différente aujourd’hui.

Les travaux de Kuznets n’expliquent pas certaines évolutions récentes comme l’augmentation des inégalités dans les pays riches (avant et après crise). La concurrence internationale, la volatilité du capital, la baisse de la productivité suite à la tertiarisation de l’économie, la baisse du taux de syndicalisation sont autant de facteurs non pris en compte (ou mineurs) dans son analyse. Il faut pourtant constater que ces évènements ont bouleversés nos sociétés. Les modèles mathématiques feraient presque oublier que l’économie est une science sociale.

Enfin, en extrapolant ses résultats, on admettrait presque que les inégalités soient un phénomène naturel et admis par tous, au moins au début.


   2. Ruissellement ?

Une part non négligeable des théories économiques est bâtie sur l’homo œconomicus et un raisonnement à agent représentatif : c'est-à-dire sous forme de moyenne global, d’individu moyen ayant des revenu moyen dans un monde moyen (« toute chose étant égale par ailleurs »).
Personne ne peut se reconnaître dans cet individu moyen et c’est bien là le problème.

De telles hypothèses peuvent faire cracher des chiffres démontrant l’existence d’un effet de ruissellement et d’en déduire que tout le monde profitera des effets positifs de la croissance. Ce n’est malheureusement pas aussi simple que cela.

Revenons sur Terre et prenons l’exemple de la situation actuelle : le taux de rendement du capital (4-5% dans l'immobilier hors plus-value et 6-8% en bourse) est supérieur au taux de croissance (entre 0 et 0,5% en France pour 2013). Comme les revenus du capital augmentent plus vite que les revenus du travail, les patrimoines (immobilier, obligations,...) prennent des proportions de plus en plus considérables. Or, on sait que 10% des ménages (les plus aisés) possèdent environ 50% du patrimoine…Vous voyez où je veux en venir ? On comprend vite que, dans une telle situation, le ruisseau de richesses se tarit rapidement.
Dans la conjoncture actuelle et en l’absence d’actions extérieures, mieux vaut avoir un patrimoine élevé et s'asseoir dessus.

L’adage selon lequel la croissance permet de révéler les génies, les entrepreneurs et les talents paraît tout de suite moins crédible !


   3. La convergence passe par le politique

On aurait bien tort de supposer que la croissance conduit nécessairement à une convergence des économies vers la frontière technologique – le confort à l’occidental ?

En premier lieu, la croissance peut créer des externalités négatives (pollution, non-renouvellement des ressources naturelles, détérioration du niveau d’éducation des générations futures, catastrophes,…) qui pourtant alimentent cette croissance à court terme mais creusent les inégalités. Ce sont les politiques qui permettent d’atténuer ces conséquences néfastes pour l’économie.

En deuxième lieu, le développement est nécessairement le produit d’une volonté politique : il dépend de la formation, de l’éducation, de la diffusion des connaissances et des compétences. Seul l’Etat peut le faire, via un système de "redistribution efficace" (selon les termes de Thomas Piketty) : c'est-à-dire en corrigeant les imperfections du marché, en réduisant les inégalités de revenu pour générer des investissements productifs (de qualité et de long terme), en innovant et en formant les Hommes qui créeront la croissance de demain. Les cas chinois et indiens sont éloquents en la matière : ce n’est pas le capital étranger ou la seule croissance qui a permis à leurs habitants de sortir de la pauvreté mais par la volonté politique.

Enfin, les politiques ne disposent pas non plus de baguette magique et décréter la croissance. Elle dépend de nombreux facteurs et reste fortement liée à la notion de rattrapage : si un pays est déjà à la frontière technologique mondiale avec une économie de services (peu de gains de productivité) et une croissance démographique faible, alors il est peu concevable d’obtenir des taux de croissance à 2 chiffres.




Ces inégalités ne remettent pas en cause les bienfaits de la révolution industrielle en termes de médecine, d’information, de libertés,…Cependant cela ne permet pas d’affirmer que la croissance est la seule raison d’une telle réussite.
Il est extrêmement simpliste de prétendre que la croissance résoudrait tous les maux de ce monde, dont les inégalités en font partie. Les pauvres ne rêvent pas nécessairement à la croissance (comme l’a dit le prophète) mais plutôt à l’égalité, l’accès au soin, le droit au logement, la sécurité,…En raisonnant de la sorte, on met la charrue avant les bœufs.
La croissance (du PIB) est un agrégat économique mais force est de constater que certains économistes le sacralisent pour des raisons idéologiques. Il s’agit d’un problème de tableau de bord. C’est l’Humain qu’il faut placer au centre, et non le seul progrès technologique, économique ou financier.

Les théories économiques citées plus haut admettent  que les inégalités sont naturelles et même nécessaires. N’importe quel observateur remarquerait que celles-ci peuvent fluctuer y compris dans les pays avancés et sur le long terme.
Depuis la fin des trente glorieuses, les inégalités s’accroissent. Quand s’asseoir sur un patrimoine rapporte plus que le travail, on peut se demander quelles motivations pousseront à la prise de risque, à l’innovation et à l’entrepreneuriat ? Si on voulait faire un lien de cause à effet – dans l’absurde –,  pourquoi ne pas tenir cette hausse des inégalités comme seule responsable de la baisse de la croissance ?
On en revient au besoin de volonté politique car c’est l’ingrédient indispensable au redémarrage de l’économie. Et puis, tant qu’à faire, autant mettre en avant des indicateurs mettant l’Humain en son centre et ensuite diriger les politiques économiques vers ce (nouveau ?) paradigme. Cela permettrait peut-être de reconnaître que des inégalités, fortes et sans véritable motif, ne sont pas si désirables que ça.

mercredi 25 septembre 2013

Saga de la croissance 2 - Le Progrès Technique est-il facteur de croissance?

Continuons cette saga de la croissance avec la notion de progrès.




Le Progrès, au sens technique du terme, pourrait se définir comme tout ce qui permet d’améliorer les méthodes de production et la productivité. Il s’agit donc de rendre plus performant ce qui existe déjà : les machines, l’organisation du travail, le management,…

Théoriquement parlant, il faudrait différencier le progrès technique de l’innovation. Si le progrès technique se concentre sur l’existant, l’innovation est l’application économique d’une découverte, pouvant se traduire par la création de nouveaux secteurs d’activité. Je vous l’accorde, il est parfois difficile de séparer les deux tant la frontière est mince.
Par exemple, devons-nous considérer un nouveau Smartphone comme une innovation ou un progrès technique ? Probablement qu’il relève des deux ; j’ai envie de dire que Progrès Technique et Innovation sont intimement liés : sans innovation, recherche et découverte, y-a-aurait-il progrès technique ? J’ai envie de dire que Progrès Technique et Innovation sont intimement liés : sans innovation, recherche et découverte, y-a-aurait-il progrès technique ? C’est pourquoi je traiterai des deux composantes simultanément.



Un peu de théorie

Il me paraît impossible de parler de progrès et d’innovation sans parler de Schumpeter. Au début du XXe siècle, il estimait que l’entrepreneur-innovateur était le cœur même du capitalisme. Tout se joue sur son caractère innovant : la création mais aussi la destruction des richesses – pour en produire encore plus. C’est ce qu’on appelle la destruction-créatrice : le capitalisme permet de créer sans cesse de nouvelles activités et de nouveaux secteurs mais il détruit celles et ceux qui ne sont plus compétitifs.

Cette théorie s’appuie sur les travaux de Kondratieff qui fit remarquer que l’économie alterne des périodes d’expansion économique (croissance) puis de dépression tous les cinquante ans environ (les cycles Kondratieff). Pour Schumpeter, cela s’explique par une innovation majeure ou une grappe d’innovations déclenchant un nouveau cycle. Ce serait le cas de la machine à vapeur, des métiers à tisser, de la voiture,…

Des années plus tard, Solow mis en évidence un paradoxe atténuant la portée de cette théorie. En effet, les nouvelles technologies de l’information (NTIC) sont censées représenter l’innovation majeure d’un cycle Kondratieff. Malheureusement, l’averse attendue de gains de productivité n’est pas au rendez-vous : les NTIC ont eu un effet positif mais bien inférieur aux attentes. Les observateurs notent même que la démocratisation de la machine à laver provoqua plus d’effets !



Oui, le progrès technique permet de générer de la croissance…

C’est un fait : le progrès technique est une des composantes majeures de la croissance. On en retrouve ses bienfaits sur deux composantes :

L’Offre

Le progrès technique permet de produire plus vite et/ou mieux : cela génère des économies d’échelle et des gains de productivité, qui entraînent une diminution des coûts de production. Le progrès joue également un rôle majeur dans la diversification et l’intensification de la production, pouvant créer un monopole temporaire : l’entrepreneur disposera alors d’une rente de monopoleur.

La Demande

Cette diminution des coûts de production peut entraîner une baisse des prix pouvant stimuler la demande et les exportations. En parallèle, les entreprises réalisent alors des marges plus importantes ce qui permet de distribuer les profits, d’investir, d’augmenter les salaires et/ou d’embaucher.

Kaldor pense même que c’est la croissance (de la demande) qui oblige à toujours aller de l’avant et rechercher le progrès technique afin de satisfaire cette demande.

Au-delà de l’aspect croissance, le progrès technique a révolutionné nos modes de vie : médecine, hygiène, éducation, qualification, famille,…Et il faut admettre que ces transformations sont aussi des facteurs supplémentaires de croissance.



…mais, sans cadre, provoque différents problèmes

Pour Alfred Sauvy, la problématique du progrès technique doit être abordée sur deux plans : le court terme et le long terme.

A court terme

En augmentant la productivité du travail, l’innovation et le progrès technique permettent de produire plus ou de manière identique avec moins. Ce processus destructeur d’emploi est donc synonyme de chômage et de diminution de la demande…au moins à court terme. Si le chômage augmente et que le pouvoir d’achat est affecté, la croissance risque de faiblir.

A long terme

Selon la théorie du déversement, l’effet négatif à court terme serait plus que compensé à long terme. Le chômage serait un mal temporaire et localisé, car les gains de productivité permettraient d’augmenter les salaires, la consommation, l’investissement et les embauches ! Les emplois détruits d’un coté, seraient récréés ailleurs, en nombre plus importants et réclamant des qualifications supérieures.



Les limites du Progrès Technique et des théories

Il est important de rappeler que les théories de la destruction-créatrice et du déversement ont été élaborées au XXe siècle. Or l’Économie n’est pas une science figée : elle évolue avec le temps. Les bases historiques sur lesquelles ont été construits ces modèles sont quelque peu obsolètes aujourd’hui ; j’en évoquais déjà les limites dans mon précédent article sur « la fin du travail ».

On peut noter plusieurs limites au transfert d’emploi/activité, conséquences directes du progrès technique :
  • Il n’est pas immédiat. A. Sauvy l’a bien noté mais il en occulte les conséquences sociales et fiscales : Que faisons-nous du manque à gagner en termes de cotisations et prélèvements ? Que faisons-nous des familles sans emploi ?
  • Il n’est ni systématique, ni égal. En effet, les effets du déversement sont difficilement mesurables. Cela dit, en toute logique, on imagine bien qu’une fermeture d’usine de 1000 personnes dans un point A, ne générera pas la création d’une autre usine de 1000 personnes dans un point B.
  • Il ne tient pas suffisamment compte de l’aspect humain. En effet, ce modèle théorique évoque peu la situation des laissés-pour-compte, du temps de reconversion – voire de la possibilité même de se reconvertir – du vieillissement de la population et de la détresse humaine qu’une perte d’emploi peut entraîner.
  • Le déversement…mais vers quoi ? Le principe du déversement pourrait se décortiquer en un déversement des emplois du secteur primaire (agricole) vers le secondaire (industrie) puis vers le tertiaire (services). Le problème est de savoir dans quoi se déversent les emplois perdus du tertiaire ? Or aujourd’hui, personne ne tombe d’accord sur ce nouveau secteur : pour certains c’est la finance et l’administration, pour d’autres c’est l’économie de la connaissance…Et la liste des candidats est longue : l’économie du bénévolat et de l’associatif, l’économie sociale et solidaire, un secteur aux produits et services encore inconnus aujourd’hui,…A croire que les extraterrestres vont débarquer ! Enfin bref, cette recherche du Graal du quaternaire me fait penser au besoin (parfois ridicule ?) de trouver une nouvelle forme d’économie comme je l’évoquais précédemment dans « Quelle couleur pour l’économie ? ».





En conclusion, on peut affirmer avec conviction que le progrès technique est facteur de croissance. Il permet de générer des gains de productivité, d’améliorer les conditions de vie, de créer plus de richesses,…Autant de valeurs positives et de bienfaits pour l’humanité ! Sans progrès technique, nous n’en serions pas ici.

Mais attention, le mot « progrès » est un mot-valise : il transmet une sensation presque naturelle d’effet positif. Pourtant il vaut mieux l’appréhender comme une forme d’évolution qui peut être bonne ou mauvaise. Ainsi, il apparaît que le progrès peut aussi apporter son lot de désagréments.
Schumpeter, dans « Capitalisme, Socialisme et Démocratie » nuance la destruction-créatrice par le besoin de règles. Sans règles humaines, on risquerait de sombrer dans la loi de la jungle, ce qui serait défavorable à l’économie.
Le processus de création-destructrice tout comme la théorie du déversement relève d’un autre temps. D’un point de vue plus général, l’économie peut perdre de sa fibre sociale et en oublier le facteur humain (facteur H). L’économie évolue sans cesse et, sans surprise, ces modèles ne prennent pas en compte certains faits et certaines évolutions. Il faut donc les renouveler plutôt que les prendre au pied de la lettre.
Enfin, le progrès soulève des questions d’éthiques et de soutenabilité. Je ne l’ai pas évoqué car il était question de progrès technique et de croissance mais on peut, à juste titre, se demander si au nom de la croissance et de la productivité, tout progrès est bon à prendre ? Répondre à cette question implique de se pencher sur l’imperfection de l’indicateur « Croissance » qui appartient également à une autre époque.