La journée de libération fiscale est un concept
qui part du principe que nous travaillons une partie de l’année pour l’État à
cause des impôts et des taxes. En rapportant le cumul de tous nos impôts à
notre revenu, on pourrait déterminer le nombre de jours dédiés au financement
de l’État puis la date à partir de laquelle nous serions « libres ».
Le « taux de socialisation et d’imposition réel » est un mélange de divers taxes et impôts : charges sociales et salariales, impôt sur le revenu et TVA. Dans cet amas de taxes diverses et variées, les assiettes, les taux et l’assujettissement ne sont pas comparables. On en revient presque à faire des additions de carottes et de choux.
Formule et théorie
Il n’y a pas de formule reconnue mondialement mais
cet indicateur se calcule généralement de la manière suivante :
Taux d’imposition moyen x 365 jours
Le taux d’imposition moyen, c’est quoi ?
Sur la base d’une année, nous recevons un revenu
et nous payons un certain montant d’impôts et de taxes. Le taux d’imposition
moyen (ou taux de pression fiscale) est le rapport entre le montant de ces
prélèvements et de nos revenus. Présenté ainsi, cela paraît simple – mes impôts
divisés par mes revenus – mais la méthodologie est bien plus subjective qu’on
le croirait.
En France, l’institut Molinari, d’orientation libérale, le calcule en rapportant le « taux de
socialisation et d’imposition réel » [un agrégat de taxes et d’impôts
sur les particuliers] au « salaire complet moyen » [le cumul
du salaire moyen net, des cotisations salariales et patronales].
On apprend alors que le salarié français moyen
travaillerait 206 jours par an pour l’Etat, ce qui signifie qu’il est
« libéré » à partir du 26 juillet au soir.
Critiques de la méthode de calcul et du rapport « Fardeau social et fiscal de l’employé moyen »
Comme je le dis souvent, en économie il est
très facile de produire des chiffres pour influencer les médias et les
lecteurs. Et ce rapport n’échappe pas à la règle.
La formule utilisant le « taux de
socialisation et d’imposition réel » sur « salaire complet » est
un parti pris.
Le « taux de socialisation et d’imposition réel » est un mélange de divers taxes et impôts : charges sociales et salariales, impôt sur le revenu et TVA. Dans cet amas de taxes diverses et variées, les assiettes, les taux et l’assujettissement ne sont pas comparables. On en revient presque à faire des additions de carottes et de choux.
Prenons l’exemple d’inclure les cotisations
patronales dans le calcul : les auteurs du rapport estime que la
distinction entre les cotisations salariales et patronales est « trompeuse »
et « n’a aucun sens économique ». Les cotisations sociales, c’est
le coût du salarié pour l’entreprise, point barre, l’entreprise n’a pas à
intervenir là-dedans. Je ne dis pas que le raisonnement est complètement
faux mais qu’il est subjectif.
En complément de l’exemple précédent, le salaire
super-brut (ou complet) sous-entend l’idée que si l’État ne prélevait plus
de cotisations, les employeurs verseraient l’intégralité du salaire
(super-brut) aux salariés. On nage en pleine utopie.
De plus, ce salaire dit « complet »
n’intègre pas les revenus dus à la politique de redistribution de l’État.
Cette méthode de calcul exclut de fait le coût
des services publics payé à travers les prélèvements. Elle considère aussi le
système de retraite par répartition comme une charge pour le salarié. Autrement
dit, dans un pays où le système de retraite et l’assurance maladie seraient
privatisés, leurs coûts ne seraient pas pris en compte, ou du moins seraient
considérés comme du revenu disponible.
Enfin, de nombreux termes (« net »,
« réel », « complet ») créent un faux sentiment de
précision. En réalité, le rapport de l’institut Molinari est une mine
d’approximations et d’interprétations libérales. On pourrait citer le
« pouvoir d’achat réel » qui ne tient pas compte des revenus issus de
la redistribution de l’État, des services publics ou de la sécurité sociale
dont nous pouvons profiter en échange des impôts.
Dans ces conditions, l’intérêt du Jour de
libération fiscale me paraît bien faible.
Quelque part, ce n’est pas surprenant et
le titre du rapport est éloquent en la matière : « Fardeau
social et fiscal de l’employé moyen ».
L’édition 2013 est une bible justifiant une
croisade contre l’infâme Etat : « pression fiscale »,
« dérapages récurrents », « limitant la liberté »
et « liberté d’utiliser, comme il veut, son pouvoir d’achat
[sous-entendu que le salarié n’est pas libre, un peu comme les serfs au
moyen-âge], « champions de la fiscalisation », « la
France a un profil atypique et peu enviable », « il
conviendrait en bonne logique de réduire en parallèle le niveau global de la fiscalité […] pour des
politiques dites de flat tax [= un taux d’imposition identique pour tous,
par exemple tout le monde doit payer 10% d’impôt quelque soit le revenu]…Et la
cerise sur le gâteau : « les augmentations d’impôts ont des effets
dissuasifs, en incitant une partie des ménages à se retirer du marché du
travail, en réduisant leur activité ou la rendant moins visible »...Cette
dernière réplique est jetée sur le papier en toute simplicité, sans aucune
justification et en conclusion d’un paragraphe. Allez demander au français
moyen s’il souhaite se retirer volontairement du marché du travail en ce
moment !
Critiques de l’indicateur en lui-même
La fiscalité des nations est complexe et chacun a
une vision différente de l’Économie : c’est pourquoi personne ne peut
s’entendre sur la façon de calculer le jour de libération fiscale.
Quoiqu’il en soit, cet indicateur est, par nature,
biaisé et n’a pas beaucoup de sens (hormis celui qu’on veut lui donner).
1/ Il sous-entend que le salarié travaille pour
l’Etat et que cet argent est perdu à l’instar du tiers-Etat qui devait travailler
un certain nombre de mois pour le roi fort dépensier.
Or l’État ne détruit pas l’argent de l’impôt: les
recettes permettent de rémunérer des fonctionnaires mais surtout de financer
les retraites, la sécurité sociale, la redistribution et les services publics
en général : hôpitaux, écoles,…Des économies sont possibles, évidemment,
mais on aurait tort de jeter le bébé avec l’eau du bain.
2/ Les éléments à prendre en compte dans la
formule sont arbitraires : il existe mille et une façons de calculer
le jour de libération fiscale. Rien ne justifie l’utilisation d’une méthode
plutôt qu’une autre. Dans le cas présent, c’est l’interprétation libérale de l’Économie
qui sert de base. Le fait de ne pas prendre en compte la redistribution et le
coût pourtant inclus des services publics fausse la réalité.
3/ Ce calcul favorise mécaniquement toutes les
privatisations. Qui plus est, comme il n’y a pas de cadre, il est aisé
de manipuler le résultat. On en revient à l’idéologie où la croyance
devient une certitude.
Ici, la méthodologie dénigre le rôle de l’État et
incite très fortement à la privatisation : les bénéfices des
redistributions (allocations, aides…) et de la gratuité (ou du coût réduit) des
services publics ne sont pas pris en compte ; à l’inverse, les
prélèvements finançant ce choix de société, le sont ! Ainsi, un pays qui
aurait privatisé ses retraites, ses hôpitaux et ses écoles serait mécaniquement
un champion alors que le coût financier et social à payer serait probablement
plus élevé.
Comme le jour de libération fiscale doit être le
plus tôt possible, il faudrait tout privatiser ! Peu importe la
solidarité, le modèle social, les inégalités et le bien-être de la population.
4/ L’utilisation de moyennes donne l’impression
que tout le monde paie des impôts de manière identique : on a
l’impression de se reconnaître dans cet individu moyen alors qu’il n’existe pas.
Certains paient plus d’impôts que d’autres, d’autres ont les moyens d’y
échapper, d’autres sont trop modestes pour l’IRPP mais devront payer la TVA,…
5/ Un des objectifs implicites de cet indicateur est
de classer les pays pour les comparer entre eux et encourager le
dumping fiscal/social. Ce comparatif crée inévitablement des
« champions de la fiscalisation » et des pays à suivre. On en oublie
tout des pays en question : la culture, la taille, la population, la
qualité des services publics, les infrastructures, l’avenir à préparer,
l’ascenseur social,…En plus, comme aucun pays n’utilise les mêmes modalités de
calcul, la compétition du moins-disant fiscal est complètement faussée.
D’ailleurs, il suffit de jeter un coup d’œil sur
les médaillés pour comprendre l’idéologie du rapport : Chypre, l’Irlande
et Malte. Que des paradis fiscaux ! Que des petits pays qui ont marqué
(négativement) l’actualité économique ces dernières années ! Que des pays
sous perfusion européenne ! Et ce seraient eux, les modèles à copier ?
Conclusion
Dans ce rapport, on note beaucoup d’approximations
et d’allusions suspicieuses sur l’État mais le lecteur n’en retiendra,
malheureusement, que la fatidique date du 26 juillet (sic). C'est un triste moyen de marquer les médias et l'actualité.
En suivant cette logique, une privatisation complète de l’État créerait le meilleur des mondes : adieu la solidarité et bonjour l’inégalité maximale.
En suivant cette logique, une privatisation complète de l’État créerait le meilleur des mondes : adieu la solidarité et bonjour l’inégalité maximale.
En se référant aux données de l’OCDE, le taux
de prélèvement net de transfert [intégrant l’effet redistributif de l’État]
serait de 17% environ. En appliquant la formule (17% x 365 jours) , le
jour de libération fiscale serait plutôt le 2 ou 3 mars ! Etonnant n’est-ce pas ?
Bref, les modalités de calcul du Jour de
Libération Fiscale se base sur des moyennes d’indicateurs choisis
arbitrairement (dans un but idéologique ?) et n’apporte pas d’eau au
moulin. Il ne sert pas à grand-chose.
Pire : il occulte complètement le fait que le
taux de pauvreté repart à la hausse depuis 2008 alors que le niveau de vie des plus
aisés augmente très rapidement.
![]() | |||||||||
Taux de pauvreté en France en % suivant le seuil : 50 ou 60% du niveau de vie médian | (= revenu net où 50% des salariés gagne plus tandis que l'autre moitié gagne moins) |
Se concentrer sur l’humain et l’avenir
Le berceau culturel des États-Unis est à l’origine
de la création de la Tax Freedom Day. Or, le pays de l’oncle Sam a longtemps
appliqué un taux d’imposition marginal [la plus haute tranche d’imposition]
très élevé : la plus haute tranche d’impôt sur le revenu était supérieur à
70% et ce, pendant près de 50 ans ! Elle a même grimpé jusqu’à 91%
sans faire tomber l’Amérique en désuétude. Au contraire. Ce taux confiscatoire
concernait évidemment les très hauts revenus pour lesquels il n’existe plus de
lien avec le niveau de compétence, d’innovation ou d’entrepreneuriat.
Comment plaindre le centième de la population
qui détient aujourd’hui 46% du patrimoine mondial ?
N’est-ce pas là pas un manque de compétitivité
et une incitation à l’attente ?
Thomas Piketty déclarait dans une interview dans
Alternatives Économiques (n° 328) :
« Plus la concurrence est "pure" et plus le marché du capital est "parfait", au sens des économistes, plus les inégalités patrimoniales ont de chances d'être grandes. »
Ces inégalités atteindront un jour un niveau maximum mais comme le
seuil du début du XXe siècle est encore loin et que le capital peut facilement
se concentrer…il reste de la marge.
Pour libérer la compétitivité, on pourrait
imaginer une taxe mondiale sur les patrimoines comme le demande Thomas Piketty.
Cela permettrait d’éviter que le taux de rendement du capital ne dépasse la
croissance et détruise durablement l’esprit d’innovation et d’entrepreneuriat.
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