Il faut avouer qu'en France, et plus généralement en Occident, on
aime les pourcentages, les graphiques et les chiffres. C'est une véritable culture des chiffres.
La culture du chiffre
Les
asiatiques (hors Japon peut-être), sont toujours assez surpris de l'importance
que nous portons à toutes les différentes statistiques et % dont nous sommes
abreuvé tous les jours.
Hormis le
fait qu'il est facile de manipuler chiffres et graphiques pour leur faire dire
ce qu'on veut, j'ai aussi l'impression que c'est un moyen de détourner le
regard des vrais problèmes.
Récemment,
il était question des projections du PIB français. Parler de +0,4%, de -0,1% ou
de -0,3% franchement...Le vrai problème est la lutte contre le marasme dans
lequel on est, pas un débat de chiffre après la virgule.
Au fond, si
on reprend l'historique de toutes les prévisions de croissance des économistes
et organisations de tout bord depuis plusieurs années, on remarque qu’il y a
une marge d’erreur plus ou moins importante : les chiffres (par exemple la
croissance du PIB) sont régulièrement révisés (avec parfois de grosses
variations).
Cette année
encore, tous les économistes lancent leurs petits pronostics sur la croissance
: lorsque lorsque tout va bien, personne n’arrive déjà à donner de prévisions
justes...je n’ose pas imaginer lorsque cela ne va na pas et qu'on est dans
l'incertitude au carré (ou au cube !).
Évidemment cela donne une idée d’où l’on va…mais de là à créer un débat systématique chaque année ou
chaque trimestre sur les chiffres après la virgule...Il vaut mieux
prendre ses chiffres comme une direction et répondre au problème plutôt
que se lancer en démonstration d'économétrie sur les chiffres après la virgule.
Cette croyance dans les chiffres est une croyance
quasi-religieuse où l’on cherche toujours à réduire un système complexe en
équation simple et courte. Qui ne connait pas e=mc² et le petit plaisir
qu’il procure : c’est comme résumer l’univers en 5 caractères.
Plus courant, si vous rajoutez un chiffre derrière le nom du film ou derrière le nom d'un produit, ne trouvez-vous pas qu'il a l'air déjà mieux? Que pensez-vous de vos chiffres fétiches ou du chiffre 7?
Plus courant, si vous rajoutez un chiffre derrière le nom du film ou derrière le nom d'un produit, ne trouvez-vous pas qu'il a l'air déjà mieux? Que pensez-vous de vos chiffres fétiches ou du chiffre 7?
Notre système de pensée est fondé sur les chiffres et il est
particulièrement difficile de s’en éloigner. Or derrière les chiffres en
économie se cachent en réalité toute une cuisine (une "tambouille" même).
Prenons le calcul du PIB (indicateur de la richesse créée)
ou du chômage : cela fait très mathématique et scientifique. Pourtant il y
a mille et une façons de calculer la richesse créée ou le nombre de personnes
sans emploi. Pourquoi le PIB n’inclut-il pas
le travail ménager, les dégâts sur la nature ou la notion de bonheur ?
Pourquoi utilise-t-on surtout que des valeurs monétaires et financières ?
Ces formules cachent en réalité un état d’esprit à un instant T : on nous fait bien croire ce qu’on veut. Il s’agit
indéniablement ici d’une idéologie car nous croyons que nous ne croyons pas et
que toutes ces données sont « naturelles ».
Enfin, en se focalisant sur ces chiffres, nous passons à
coté de certains problèmes essentiels. Peu d’économistes songent au bonheur
des populations au-delà des chiffres. Peu vont imaginer le monde de demain ou un
monde stable (sans croissance).
En restant
plus terre à terre, les chiffres nous font perdre toute logique.
Exemple : comment peut-on être satisfait d’obtenir 1 ou
2% de croissance quand l’Etat déclare 6 ou 7% de déficit (rapporté au
PIB) ?
La bataille du Dur et du Doux
J’ai récemment lu un livre très intéressant sur les modèles
économiques (« le crépuscule de l’homo œconomicus » de David Orrell
et Tomas Seldacek). Un passage m’a particulièrement plu car les intervenants
s’attaquaient aux notions de « Dur » et de « Doux ».
Le « Dur » c’est tout ce qui est chiffrable
facilement ou que l’on a voulu chiffrable facilement : l’argent, les
quantités,…
Le « Doux » représente les éléments plus abstraits
et difficilement chiffrables : le lien social, la joie, l’air, l’intuition, le paysage, l’art, la nature, la souffrance, l'amour, les émotions, la qualité…
Le « Doux » sera immédiatement perçu comme le
faible lors d’un débat et opposition avec le « Dur ». Plus difficile à défendre et
comprendre, le Doux sera souvent considéré comme une ressource gratuite et
inépuisable. Regardez comment le débat sur le changement climatique a
tourné court et s’est cristallisé sur un chiffre. Qui se soucie
de la nature, du bonheur ou de la qualité de vie de nos enfants quand on vous jettera les chiffres du chômage, le montant de la dette publique ou le pourcentage de croissance
économique ? Celui qui aura les chiffres aura instantanément un air d'expert et de sérieux.
D'ailleurs bien que notre esprit aimerait chiffrer le "Doux", cela a souvent peu de sens et peut même devenir risible : si le "Bonheur National Brut" (BNB) augmente de 1%, qu'est-ce que cela signifie? Les gens seront 1% plus heureux? Cela n'a pas beaucoup de sens...et pourtant cela a un coté rassurant.
Notre système de pensée étant très axé sur les chiffres ;
dès qu’on en sort, cela devient moins « vrai » et plus contestable. Et
on passe à coté du vrai message qui relève souvent plus de la logique que des
mathématiques.
La théorie économique et ses modèles
Pour créer du chiffre, il faut des modèles. Or en économie,
il n’y a pas de vrai modèle permettant d’être précis. L’incertitude se retrouve
à toutes les échelles.
Pour David Orrell et Tomas Seldacek, les modèles c’est un
peu une cathédrale : on pose des hypothèses (échafaudages), on monte la
cathédrale (le modèle) et on retire les échafaudages pour voir si elle tient.
En science cela fonctionne comme cela. En économie, vous ne pouvez pas retirer
les échafaudages sinon le modèle tombe…Et il n’y a aucun moyen de savoir si un
modèle est juste.
Toujours selon eux, les modèles n’utilisent pas, d’une part,
pas, les bonnes données (en n’utilisant que les données historiques, celle du passé) et, d’autre
part, pas les bonnes mathématiques. Il en existe en effet plusieurs types et celle
se rapprochant le plus de notre monde économique est peut-être celle relative à
la distribution logarithmique : celle que l’on utilise pour les
probabilités des tremblements de terre par exemple.
Il est intéressant de
recroiser cela avec ce que nous dit André Orléan :
« La vision actuelle de la théorie économique perd de vue que l’essentiel des déséquilibres en finance réside dans l’instabilité propre des marchés d’actifs. Il est dans leur nature de produire des évolutions de prix excessives. »
Ainsi, il faut bien comprendre que l’instabilité et les
crises font intrinsèquement partie de notre économie. Elles font partie du jeu
et il faut les prendre en compte. Warren Buffet l'a même rappelé récemment (en
critiquant l'EMH : la théorie des marchés efficients) : le marché, les
entreprises et la concurrence en général ont des défaillances.
Et c’est tout là le problème : cette vérité
remettrait en cause tous nos modèles. Cela signifierait qu’il faudrait inclure une
idée de l’évolution économique et en ce domaine, nos connaissances ne sont pas
suffisantes ; ce serait un peu la boule de cristal des temps modernes.
Or admettre cela, c’est remettre en cause tous les chiffres,
les modèles et nos croyances dans l’économie. Ces chiffres sensés permettre de
négocier, de définir la politique, de définir notre rapport au temps et d’expliquer
le monde…ils sont faillibles et trop focalisés sur certains détails.
David Orrell et Tomas Seldacek affirment ainsi que « nous pourrions en
fait avoir des économies plus stables si nous arrêtions de prédire ». Et c’est
peut-être vrai.
2 commentaires:
Bonjour, merci de votre commentaire, je decouvre aussi votre blog.
Sur le rapports de nos societes modernes aux chiffres, je vois que vous etes un peu plus philosophe, comme on dit, ce qui a un prix n'a pas de valeur, et je vous rejoins tout a fait sur ce point. Et j'ai l'impression nous sommes tout a fait d'accord pour dire que les dirigeants et les medias s'emparent des chiffres, en leur donnant souvent une signification qu'ils n'ont pas.
Mon approche est legerement differente concernant l'utilisation de ces chiffres: je suis persuade que la quantification (sans en faire trop) est un outil fondamental de la prise de decision. Malgre ses limites (en terme de coherence ou de choix de mesure), c'est une donnee extrement precieuse pour la gouvernance economique d'un pays. Quant a la prediction, ce n'est pas parce qu'elle a ses limites que ca ne vaut pas le coup d'essayer: il n'y a qu'a regarder le travail de Meteo France!
Le probleme de l'EMH, des esperances rationelles etc est similaire a celui de ce que je decris ds mon post: on prend pour argent comptant des concepts, des intuitions. Ces concepts ont ete falsifies et refalsifies (vous en parlez, encore une approche philosophique) car l'economie ce n'est pas de la physique, mais ce n'est pas pour autant que la construction mathematique qui a permis de raffiner l'idee, d'en faire un bloc coherent, doit etre abandonee completement. Elle doit simplement etre raffinee (ou remplacee par une theorie plus generale).
Finalement, les chiffres en économie ne devraient que donner une
direction et nous bien d'accord là dessus.
Je suis également d'accord que la quantification est un outil d'aide à
la décision, j'en fais d'ailleurs mon métier (contrôle de gestion).
Cela dit, je ne suis pas sûr qu'il existera un jour un véritable modèle
en économie fiable et pertinent (comme on peut en trouver en physique).
Peut être du coté de l'économie comportementale ou de la
neuro-économie...?
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