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mercredi 12 février 2014

Quand les libéraux partent en croisade

Dans le dernier livre d’Agnès Verdier-Molinié : « 60 milliards d’économies » (aux éditions Albin Michel), la directrice de l’IFRAP (Fondation pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques publiques) souhaite mettre en évidence les dérives de l’État et les économies à réaliser. Toutefois, j’ai été moins surpris par les exemples que par l’idéologie de son discours.

Il m'arrive de suivre les interventions de l’auteur et je savais donc à quoi m’attendre en achetant l’ouvrage : du libéralisme en veux-tu, en voilà. Mangeant à tous les râteliers, on peut dire que j’ai été servi ! Le ton est d’ailleurs donné dès les premières pages :
« Dépensier et aveugle, ce système [français] aspire la richesse du pays, étouffant toute création de croissance par les entreprises ».





La haine des fonctionnaires

A lire Agnès Verdier-Molinié, le fonctionnaire serait une sorte de parasite de la société, fainéant, archaïque, peu enclin à faire son travail, prêt à tous les coups bas et n’ayant cure des usagers. Vous trouvez que j’exagère ? C’est pourtant ce portrait caricatural qui est brossé sur plus de 200 pages…Quelques anecdotes, des rumeurs, des ouï-dire,…voilà comment l’auteur espère convaincre le lecteur. Résultat : la mayonnaise ne prend pas.
A vrai dire, j’ai la petite idée que les acheteurs de ce livre veulent de la satire administrative, peu importe la cohérence et la logique ; sur le coup, ils en ont pour leur argent.

Ne pouvant citer l’intégralité du livre, j’ai donc choisi, pour vous, une liste de perles rencontrées au cours de ma lecture :
  • Des fonctionnaires surchargeant volontairement les ministres dans le but de les déborder,
  • « Le statut de la fonction publique […] ce monument national est devenu un véritable boulet pour le pays […] un statut désuet condamné [...] »
  • « Le rêve de beaucoup d’agents publics, c’est de n’avoir plus aucun usager face à eux. Et pour y parvenir tous les moyens sont bons » comme « monter en grade et en échelon ».
  • « Les services publics semblent avoir oublié qui ils sont censés servir »
  • Le besoin de cacher les droits et noms des chargés de dossiers aux usagers pour éviter les recours administratifs,
  • Le refus d’être évalué par le privé.

On se croirait dans un pamphlet...Je me demande d'où vient cette haine? Aurait-elle patienter trop longtemps au téléphone lors d'une demande de renseignement? Ou un conducteur de bus lui aurait-il refusé l'arrêt entre deux stations?

A la question « combien gagne un inspecteur des finances débutant ? », Agnès Verdier-Molinié répond 50 000 euros par an. Brut ? Net ? Ce n’est pas précisé. En réalité, garder ce flou donne une impression de démesure alors que la réalité en est tout autre : la rémunération nette annuelle d’un inspecteur des finances publiques débutant (sans qualification particulière et sans enfants) est de  27 630€ en Ile de France. Cela représente environ 35 000€ brut…Loin des  50 000 annoncés. De plus il faut avouer qu’un inspecteur des finances publiques va rapporter bien plus qu’il ne coûte : l’auteur a pris le soin de ne pas évoquer ce point pour ne pas se discréditer.

Agnès Verdier-Molinié est connue pour ses opinions ultralibérales et sa haine de l’État mais je suis surpris par tant de mépris envers les fonctionnaires.



Transformer l’État en entreprise, soumis aux entreprises

Pour l’auteur, l’État doit se dégager de nombreux services publics et fonctionner comme une entreprise : les services publics doivent être évalués par des notions de coût, de prix et de rentabilité. Cela laisse penser que les entreprises privées sont des exemples en termes de gestion, de rationalité, de rentabilité et d’efficience. Ce n’est pas vraiment le cas. Étant Contrôleur de Gestion et Responsable Financier, je connais bien le terrain : malgré des études de coûts précises, les décisions prises ne sont pas toujours les meilleures. A vrai dire, lors des réunions de comité de direction, c’est souvent l’instinct et les impulsions qui provoquent la décision finale. 
J'ai toutefois apprécié l'anecdote de l'agent qui rangeait ses dossiers dans des boîtes à chaussures...Il s'agit d'un cas sur 5,5 millions de fonctionnaires, cela me semble plausible. J'ai d'ailleurs déjà vu ce type de "rangement" dans le privé aussi donc pourquoi pas?

Continuons. Pour l’auteur, il faudrait transformer les décideurs publics en « vrais gestionnaires, négociateurs hors pairs », alors que même dans le privé, les dirigeants d’entreprise ne possèdent que rarement de telles qualités. On pourrait écrire des livres sur ce qu'est un bon dirigeant/manager. Ce n'est pas pour rien qu'ils s’entourent d’une équipe de confiance où toutes les compétences seront mutualisées ; les décisions ne seront pas optimales pour autant. Je pourrais évoquer le paradoxe de Condorcet mais je préfère aller au-delà : les humains sont très sensibles à leurs émotions, instincts et humeurs ; nous ne sommes pas des homo œconomicus, que ce soit dans le public ou dans le privé.

Son parallèle avec la transparence dans les entreprises m’interpelle car l’intelligence économique, science qui a le vent en poupe en ce moment, est de protéger au mieux ses informations tout en accédant, si possible aux secrets des concurrents. De la même manière, on pourrait aussi parler des informations sociales et financières (difficultés, licenciements,…) que les salariés n’apprendront jamais ou trop tard.
Peut-on vraiment parler de transparence dans les entreprises ?

Plus loin dans le livre, la directrice de l’IFRAP évoque sa volonté de voir les contribuables arbitrer les dépenses publiques. En lisant ses lignes, Agnès Verdier-Molinié donne l’impression que l'organisation des dépenses publiques devrait être l’œuvre de citoyens éclairés ; cela dit, j’ai surtout l’impression qu’elle veut donner les manettes aux grands acteurs du privé car il n’est évidemment pas possible que 66 millions de personnes définissent ensemble un  budget d’État. Dans notre société, ce serait les plus puissants et/ou les plus riches qui prendraient alors les décisions, ou en d'autres termes : une oligarchie.
Selon ses propos, il faudrait même aller plus loin : transformer le couple usager-contribuable en clients dans un monde concurrentiel. Car oui, elle le déclare fièrement : « tout est mieux qu’une société sans concurrence ». Le communisme soviétique a montré que ce modèle du tout étatique ne fonctionnait pas mais une société 100% concurrence ne ferait pas long feu non plus. 
Cette petite histoire du bien fondé de la concurrence et du privé, elle l’illustre avec les sociétés de transport. La poste aurait perdu face aux sociétés privées de transport : TNT, Adrexo, FEDEX et consorts, qui, eux, sauraient satisfaire leurs clients. 
Avis au lecteur de ce blog : je vous invite à forger votre propre opinion sur cette notion de client-roi-satisfait-des-services-de-transport en vous plongeant dans vos expériences personnelles avec les dites-compagnies ou à jeter un œil sur les forums relatifs aux mésaventures des internautes et de leurs colis…

De nombreux exemples laisse entrevoir des lacunes en management de l'auteur et/ou une certaine mauvaise foi. C’est le cas de son ras-le-bol envers les crèches fermant trop tôt, ce qui entraînerait des licenciements de mères de famille. Sa haine est dirigée vers les services publics mais elle ne remet pas en cause le mauvais manager qui n’aurait pas su concilier le travail avec la vie de famille de cette pauvre mère. Les entreprises ont compris qu'il fallait parfois ouvrir leurs propres centres d’accueil ou s'installer à coté des crèches : c’est la base du management que de motiver ses salariés et de les inciter à se donner à fond.Ce n'est pas toujours possible mais pourquoi remettre la faute sur le dos de l’État? En tant que libérale affirmée, pourquoi n'a-t-elle pas préconiser le développement des "nounous"?
On retrouve ce management archaïque dans son argumentation pour organiser la concurrence entre fonctionnaires. Elle s’insurge ainsi contre le refus de montrer du doigt les médiocres dans le public…Ce type de management, où tous les salariés sont en compétition les uns avec les autres, est en perte de vitesse depuis plusieurs années déjà. Comment espérer des synergies quand il est bien vu d’écraser ses collègues ?

En conclusion, elle se permet de réclamer davantage de partenariats privé-public (c'est-à-dire demander à l’État de sous-traiter une partie de ses activités au privé) ; après une telle démonstration de haine envers les services publics, cela ne m’a même pas étonné. Elle ajoute même : « Le champ semble donc assez large pour des externalisations ». Après une lecture allant crescendo, cela ne m’a même pas fait sourciller (mais râler oui)…



Le libéralisme sauvage à toutes les pages

Une bonne partie du livre se résume à affirmer que les taxes sur le capital entraînent une fuite des investisseurs et une augmentation du chômage. Elle n’hésite pas à citer quelques chiffres pour effrayer le lecteur :
« Les statistiques sont claires : ce sont les 10% des contribuables les plus aisés qui participent à environ 40% de l’ensemble des prélèvements obligatoires. […]Sans ces riches, qui s’acquittera de ces montants ? »
En même temps, elle oublie de dire que ces 10% les plus riches possèdent la moitié du patrimoine français ou encore qu’ils reçoivent entre un quart et un tiers du niveau de vie cumulé par an ? Une petite illustration s’impose…Prenez dix personnes représentatives de la population française et voyons comment sont réparties les richesses :




Comme on aurait pu s’en douter, « la (fameuse) courbe de Laffer » a aussi été abordée avant d’ajouter que « trop d’impôt tue l’impôt ! ». Encore plus prévisible : aucune explication n’est apportée sur cette « fameuse courbe de Laffer ». Et pour cause : inspirée d’une simple hypothèse, elle n’a jamais été démontrée.
Reprenons trois illustrations précédentes et regardez les faits suivants : en France, les plus riches sont ceux qui se sont le plus enrichis (en rapport avec leurs revenus) depuis plusieurs années malgré le poids des prélèvements obligatoires qu’Agnès Verdier-Molinié trouve indécent.

L’auteur ne s’arrête pas et prend en exemple le coût, pour l'entreprise, d’un salaire annuel net de 31500 euros en France et en Allemagne pour montrer l’importance des charges françaises. C’est très astucieux de sa part car, en France, les exonérations se trouvent sur les bas salaires (jusqu’à 1,6 fois le SMIC). Vous l’aurez bien compris : le montant du salaire  choisi (31500 euros net annuel équivaut à 2,4 fois le SMIC) n’est pas un choix indifférent.

Cet amas de chiffres, presque scientifique, lui permet d’affirmer qu’il faudrait baisser les impôts sans quoi la France se viderait de sa matière grise, de ses riches. Et attention : ces exilés ne reviendraient jamais ! On se croirait dans un mauvais film catastrophe…Il ne manque plus que les zombies.

Enfin, pas mal de contradictions m’ont fait râler au fur et à mesure que je tournais les pages :
  • Offrir des plages horaires d’ouverture plus larges aux usagers mais réduire le nombre de fonctionnaires et leurs salaires,
  • Critiquer l’État comme étant le « Grand corps malade, déserté par ses éléments les plus brillants » mais insister pour supprimer les avantages dans la fonction publique et revenir au montant des primes de 2008,
  • Copier l’Allemagne et le privé sur la base de mauvais exemples [la gestion des enfants en Allemagne pour les mères (vive les Rabbenmutter et les 3K!), la transparence dans les entreprises,…],
  • Forcer la publication de toutes les données par l’État mais dissimuler certaines réalités fiscales compromettantes au libéralisme (comme le chèque émis par le trésor public pour Mme Bettencourt au titre du bouclier fiscal).


Tout cela m’amène à croire que son libéralisme tant voulu ne concerne que l’État…une sorte d’inquisition antiétatique. Et en y réfléchissant, les salariés et les fonctionnaires aussi doivent être sous contrôle privé…
A l’inverse, les entreprises et riches contribuables peuvent cacher des informations et décider sans avoir (donc) toute l’information disponible…
Drôle de libéralisme que voilà : un libéralisme à sens unique ? Un libéralisme oligarchique ?

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