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jeudi 7 novembre 2013

Saga de la croissance 6 - Histoire et Croissance

On dit que 1% ou 2% est un taux de croissance faible. On dit qu’il faut absolument dépasser les 2% de croissance pour sortir la tête de l’eau et créer des emplois (nets).
Ce qu’on ne dit pas, c’est que de tels taux de croissance sont des exceptions dans l’Histoire.
Que nous dit l’Histoire ? Que peut-on prévoir ?
 


La croissance décortiquée

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous propose un petit retour sur l’article précédent :
Il faut savoir que le taux de croissance est composé de deux éléments :
     - Le taux d’évolution de la production par habitant,
     - Le taux d’accroissement de la population.
La logique est simple : si la population augmente, la production devrait augmenter mécaniquement toutes choses étant égales par ailleurs. S’il y a des gains de productivité, la production augmente aussi car avec la même durée du travail, on produit plus ! Et s’il y a des gains de productivité et que la population augmente, c’est le jackpot.



L’Histoire

Angus Maddison a accompli un travail extrêmement intéressant sur la reconstitution des comptes nationaux. On sait ainsi qu’entre l’an 1 et 1700, le taux de croissance annuel moyen était en dessous de 0,1% avant d’atteindre 1,6% (toujours en moyenne) jusqu’en 2012.
En reprenant les données passées et prévisionnelles de Thomas Piketty, nous pouvons retracer la croissance mondiale depuis l’an 1 jusqu’en 2100 (sur la base d’un scénario prévisionnel central).

Pour mieux comprendre ce qu’il en est, visuellement parlant, j’ai souhaité mettre en évidence la part de croissance du PIB dû à l’accroissement démographique et celle provenant des gains de productivité.


Ainsi, pendant près de 1800 ans, la croissance mondiale moyenne ne dépasse la barre du demi-point de croissance. Elle décollera, en premier lieu, grâce à l’accroissement de la population avant de bénéficier d’un deuxième coup d’accélérateur avec les gains de productivité : révolutions industrielles, reconstruction d’après-guerres et rattrapage de la frontière technologique.



L’avenir

Les prévisions du graphique ci-dessus ont été établies à partir du scénario central de Thomas Piketty. Lui-même pense que les prévisions sont optimistes et qu'à l'avenir la croissance ne devrait pas dépasser 1 – 1,5% par an (hors pays en situation de rattrapage). Pour Robert Gordon c’est pire : les Etats-Unis devraient obtenir un taux de croissance du PIB inférieur à 0,5% à partir de 2050…
Ce serait peu par rapport aux trente glorieuses, mais bien plus que durant le premier millénaire et la première partie du deuxième millénaire (cinq fois plus !).

Pourquoi prévoit-on un tel ralentissement ?
Tout simplement à cause des deux composantes de la croissance : la démographie et les gains de productivité. Reprenez le graphique et vous constaterez que ces deux composantes expliquent, chacune, environ la moitié de la croissance de la production.


1. Un faible taux d’accroissement de la population

La croissance de la population se répercute sur la production : c’est mécanique toutes choses étant égales par ailleurs, c'est-à-dire que le chômage est contenu (ou diminue), que le taux d’emploi reste stable (ou augmente) et que la durée du travail reste la même (ou augmente).

Là où cela devient intéressant est que la transition démographique (baisse de la mortalité et maîtrise des naissances) crée un équilibre. Cette stabilité au niveau mondial devrait intervenir dans le courant de ce siècle selon les prévisions de l’ONU (scénario central).


Avec un taux d’accroissement lent et une stabilisation entre 10 et 11 Milliards d’habitants, le premier accélérateur de croissance risque de s’éteindre à petit feu.
Bien sûr tout cela reste dans le cadre d’un scénario prévisionnel et rien n’est sûr en sciences humaines. Toutefois, sans tomber dans le malthusianisme, il semblerait la population mondiale tende vers cet équilibre comme on le constate déjà dans la plupart des pays avancés.

 

2. Des gains de productivité plus faibles qu’avant

Je n’aime pas jouer à l’apprenti-sorcier en Économie. Même les meilleurs économistes se trompent et c’est tout à fait normal : les sciences humaines n’ont rien de prévisibles. Cependant, pour faire avancer le débat, il faut tenter d’analyser la situation et en tirer des scénarios.
Pour certains économistes, la Science va permettre de créer une croissance forte à l’infinie et pour tous ; cela me semble très utopiste mais j’y reviendrais plus tard. D’autres économistes pensent que la hausse extraordinaire de la production par habitant risque de ralentir – cela me semble bien plus probable. Elle pourrait même baisser, tout en restant supérieure à ce qui était la norme durant la quasi-totalité des deux premiers millénaires.
Plusieurs explications à cela.
 
A) Les pays à forte croissance sont aujourd’hui les pays émergents qui sont en situation (transitoire) de rattrapage. Ils se hissent petit à petit sur la frontière technologique des pays avancés et cela explique ces taux de croissance exceptionnels. C’est par exemple ce phénomène de rattrapage qui a permis des taux de croissance de 4 ou 5% pendant les trente glorieuses.
Je ne dis pas qu’il s’agit d’un processus rapide : il reste encore beaucoup de chemin à parcourir mais il est évident que ce coup de fouet ne durera pas éternellement.

B) En second lieu, je souhaite mettre en évidence la part colossale que représentent les services dans notre économie. Les représentations graphiques ci-dessous permettent de comparer la situation dans les années 50 et celle d’aujourd’hui (pour la France).

 
Les services se taillent la part du lion en termes d’emploi et de création de richesses. Attention : il faut cependant noter qu’une partie de ses services sont une externalisation des activités autrefois industrielles (intérim, comptabilité,…).
Si je vous parle de la prédominance des services dans notre économie, c’est que ce secteur génère moins de gains de productivité que le secteur primaire ou secondaire. En effet, si les révolutions vertes (agricoles) et industrielles ont générées une croissance incroyable sur plusieurs années, on peut difficilement imaginer une révolution tertiaire. L’exemple le plus souvent utilisé est celui de la coupe de cheveux : elle nécessite autant de temps qu’il y a un siècle. 
Certains évoquent alors la révolution des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et des Communication) mais les gains de productivité escomptés ne sont pas au rendez-vous. L’informatique a changé nos modes de vie  mais n’a pas provoqué de boom de croissance. C’est là que les prophètes ont annoncé l’avènement d’une nouvelle ère : l’économie de la connaissance. L’idée est plaisante mais reste au niveau embryonnaire pour le moment (réduction des budgets de l’éducation,…). Prétexter un changement majeur dans l’économie est courant pour justifier tout et n’importe quoi.
Le plus inquiétant est que la recherche et le développement se concentre surtout dans l’industrie, secteur en crise en France.

C) Enfin, le dernier point est celui des limites de la Science. Je ne souhaite pas la dénigrer mais montrer qu’il vaut mieux ne pas tout miser dessus. L’optimiste est une bonne chose mais la croyance, presque religieuse, en est une autre : cette forme de positivisme laisse penser que la science serait l’unique source d’avenir et de bonheur. Bien qu’appréciant les nouvelles technologies, je ne crois qu’il est bon de leur vouer un culte. Pas pour ces raisons là en tout cas. Cela étant dit, je vais me concentrer sur du concret et ainsi éviter de m’enfoncer dans la discussion philosophique.
On peut commencer par la définition même de l’économie : « Science ayant pour objet l’étude de la production, de la répartition et de la consommation des biens ou services rares ». L’avenir technologique est limité par nos ressources naturelles, cela à moins d’inventer de nouvelles énergies propres et renouvelables à l’infini. Toujours dans cette optique, la croissance de la production se voudrait immatérielle dans une large proportion, ce qui n’est pas évident aujourd’hui.
De plus, on remarque que chaque avancée diminue la probabilité d’un risque (explosion, maladie,…) mais en augmente la gravité des conséquences (le secteur de l’énergie est criant en la matière) : risques humanitaires, catastrophes écologiques, pandémies,...représentent l’envers du décor.
Enfin, on peut y mettre les moyens mais les révolutions technologiques ne se décrètent pas ; il existe une forte part de hasard. L’humanité nous réserve bien des surprises, c’est pourquoi il est bon d’être positif sur nos capacités, mais il ne faut pas tomber dans l’excès.



1% de croissance, c’est déjà beaucoup

Une croissance qu’on considère faible aujourd’hui, disons 1% tous les ans, est déjà très rapide. Cela signifie un tiers de richesse supplémentaire en moins de trente ans, ce qui renouvelle déjà les modes de vie et l’économie dans son ensemble.

Et puis, en fonction des pays, de la culture, des politiques et de diverses variables, cette croissance n’apportera pas la même satisfaction. Plutôt que viser la croissance de la richesse (résumée au PIB), il vaudrait mieux viser la croissance du bonheur et l’épanouissement de tout un chacun.

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