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mercredi 30 octobre 2013

Saga de la croissance 5 - Croissance et Emploi

Emploioutai, Emploioutai : le marché de l’emploi est en crise, le taux de chômage augmente, le chômage de longue durée explose,…On entend qu’il faudrait de la croissance, baisser les impôts, diminuer le coût du travail, réduire la taille de l’État et faciliter les licenciements pour que cela aille mieux (concept de destruction-créatrice). Dit comme cela, cette potion me paraît bien amère et peu pertinente.
Cela nous amène au sujet du jour : quelle est le lien entre croissance et emploi ? Et si lien il y a, est-il systématique ?



Un peu de théorie

Le principe simplifié est le suivant : les gains de productivité permettent devenir plus compétitif et permettent aux entreprises de croître. Ces dernières peuvent affecter ces bouffées d’oxygène à l’investissement, à l’augmentation des salaires, à l’embauche, à la rémunération des actionnaires,…
Ce serait donc la croissance qui fait l’emploi. Dit autrement, sans croissance, pas d’emploi. En témoigne la violence des conséquences de la crise économique sur le marché de l’emploi.

Le graphique ci-dessous met en parallèle la croissance du PIB et la croissance du nombre d’emplois en France.


 Les deux courbes évoluent sensiblement de la même manière, bien que en décalage et dans des proportions différentes. Il est évident que le marché de l’emploi est sensible à la conjoncture, et donc à la croissance.
On estime que lorsque le taux de croissance français passe en dessous de la barre des 2% (taux de croissance potentielle de l’économie française), le chômage tend à augmenter.

Il faut savoir que le taux de croissance est composé de deux éléments : le taux d’évolution de la production par habitant et le taux d’accroissement de la population. C’est assez logique : si la population augmente de 1% (avec le même taux de chômage) et que le PIB par habitant reste stable alors le taux de croissance du PIB sera de 1% ; il n’y a pas de gains de productivité mais il y a plus de monde pour créer de la richesse.


La Loi d’Okun

Cette relation a été mise en équation par Arthur Okun à travers une loi éponyme : la loi d’Okun.
En appliquant cette loi pour la France, nous obtenons un coefficient compris entre 0,4 et 0,6 (en fonction de la durée de la période de référence) – nous prendrons 0,5. Et c’est là que cela devient intéressant : pour chaque point d’écart, en plus ou en moins, entre la croissance potentielle (les 2%) et la croissance réelle, le chômage est sensé progresser de 0,5 point (fonction inverse).

Application : le taux de croissance français prévisionnel pour 2013 est de +0,2%.
(2% - 0,2%) x 0,5 = 0,9
Selon la loi d’Okun, le chômage devrait progresser de 0,9 point. Comme fin 2012, le taux de chômage était de 10,1, il devrait s’établir à 11% (10,1+0,9).
Continuons les prévisions de Madame Irma : en 2014, les prévisions annoncent un +1% de croissance. Le chômage serait donc de [(2% - 1%) x 0,5] + 11 = 11,5% de chômage fin 2014.

Attention : le coefficient d’Okun est aussi influencé par la « rigidité » du marché du travail (législation,…) mais ce caractère n’est pas pris en compte dans la formule.

En suivant les préceptes d’Okun, il faudrait toujours plus de croissance.
Et pourtant…



La croissance est-elle la potion magique pour l’emploi ?

Le lien emploi-croissance est en réalité plus complexe.

Vous trouverez ci-dessous trois graphiques rapportant le taux de croissance à différents indicateurs de l’emploi, à différentes périodes pour différents pays. Les deux premiers rapportent le taux de croissance du PIB au taux de croissance de l’emploi, d’abord sur la période 1992-2003 (ce graphique-là n’est pas de moi) puis sur 2003-2012. Le dernier graphique met en parallèle taux de croissance et taux d’emploi (= le nombre de personnes en poste rapporté à la population active). 


Qu’est-ce qu’il en sort ? Rien ? 
Et bien oui.
Pour un même taux de croissance du PIB, création d’emplois et taux d’emploi divergent en fonction des pays. La relation croissance-emploi n’est pas directe et toute croissance n’est pas forcément synonyme d’emploi.


Les gains de productivité, pierre angulaire de la relation croissance et emploi ?

Rappelez-vous : la croissance se décompose en gains de productivité et en accroissement de la population.
Si la croissance est tirée par les gains de productivité et que la durée du travail reste la même, alors l’impact de la croissance sur l’emploi sera quasiment nul à court terme. Comme il faut moins de personnel pour effectuer les tâches, pourquoi embaucher ?

Cependant, les gains de productivité vont permettre d’augmenter les revenus de ceux en poste ou aux commandes des entreprises. Si 1/ils choisissent de ne pas épargner et si 2/l’investissement ou la consommation reste concentré au niveau national, alors il y aurait un effet positif sur l’emploi à moyen et long terme. Toutefois, il est difficile d’affirmer que la croissance de l’emploi suivra la croissance du PIB.
Cela dit, dans les autres cas (épargne, achats de biens importés,…), l’effet sur l’emploi sera nul.

Enfin, le secteur va aussi influencer les créations de l’emploi : à taux de croissance égal, certains secteurs créeront plus d’emplois que d’autres.

Le lien croissance et emploi n’est donc ni direct, ni instantané.


Enrichir la croissance en libéralisant le marché du travail : une vision idéologique ?

Certains économistes et essayistes vont prôner la libéralisation du marché du travail au nom du plein emploi. En flexibilisant l’emploi, l’offre et la demande feraient tout le travail ! C’est une vision utopique car :
   1/ Les salariés ne peuvent pas se reconvertir du jour au lendemain,
  2/ Les nouvelles compétences et qualifications ne seront pas disponibles d’un claquement de doigt,
   3/ Les Hommes ne sont pas aussi mobiles que le capital ou les biens,
  4/ On voudrait faire croire qu’en licenciant plus facilement, il y aurait moins de chômage. La tournure de la phrase peut faire rire mais il faut savoir qu’il est déjà très facile de rompre un CDI en France (contrairement aux CDD).
   5/ Les dommages du chômage, en particulier de longue durée, sont terribles au niveau individuel et collectif. Il est dangereux de toujours raisonner au niveau macroéconomique car on en perd notre humanité,
   6/ Durant le temps d’adaptation et de chômage à court terme, il faut bien financer les retraites, la Sécurité Sociale et les autres services publiques !
   7/ Où est l’intérêt de détruire les acquis sociaux (qui sont des gains !) pour créer de la richesse ? Ne devrait-on pas hisser l’humain au centre de l’Économie ? La richesse ne devrait être qu’une corollaire.



La croissance et la politique

Il apparaît que la croissance seule ne permettra pas de créer (durablement) des emplois.

De plus, selon la théorie économique, il faudrait 2% de croissance annuelle en France pour diminuer le chômage. Or le XXIe siècle risque d’être celui d’un renouement avec des taux de croissance faible. Avec la transition démographique, il est peu probable que les pays développés obtiennent des taux de croissance supérieurs à 1,5% par an.
Dans son rapport "Horizon 2060", l'OCDE estime un taux de croissance annuel moyen pour les pays de l'OCDE (les pays développés) compris entre 1,75 et 2,25 jusqu'en 2060, ce qui est très optimiste à mon goût, surtout avec un taux de fécondité très faible.
Robert Gordon pense que le taux de croissance sera inférieur à 0,5% pour la période 2050-2100 aux États-Unis mais on peut penser que cette prévision est assez pessimiste.

Dans de telles conditions, il est difficile de tout miser sur la croissance pour obtenir des emplois.

Le marché de l’emploi et l’activité économique en général doivent être accompagnés d’une politique volontariste. Les politiques doivent enrichir la croissance en emplois, par exemple en favorisant le partage du travail et non pas en laissant faire.
On pourrait même dire que c’est un choix de société car il pourrait y avoir du travail pour tous (hors chômage structurel, mais qui serait capable de l’évaluer correctement ?). Il pourrait même y avoir du travail même sans croissance avec les politiques adéquates.

Le temps du capital n’est pas le même que celui des Hommes et c’est le rôle de l’État de veiller au grain : l’Homme.

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